Un homme dépenaillé, hagard,
Dennis Cleg (Ralph Fiennes), descend du train dans une ville
indéterminée. Il se rend chez une certaine Madame Wilkinson (Lynn
Redgrave), qui héberge quelques personnages tout aussi démunis que
lui. Installé dans une chambre minable, il poursuit la remémoration de
certains événements de son enfance, qu'il note sur un carnet. Obsédé
par les araignées, au point d'être surnommé "Spider", il
était un garçonnet renfermé, tentant péniblement d'exister entre une
mère (Miranda Richardson) douce, désemparée, et un père (Gabriel
Byrne) violent, qui passait le plus clair de son temps dans les pubs mal
famés...
David Cronenberg ne connaît pas la couleur "rose". Les mondes
qu'il visite au travers de ses oeuvres sont en permanence d'un noir
sépulcral, peuplés d'individus autistes, condamnés par eux-mêmes ou
par un destin cruel à vivre dans une bulle impénétrable. Lorsqu'ils
ne jouent pas de leurs perturbations intérieures pathologiques
("Faux-semblants"), les personnages sont écrasés par une
force qui les oppresse ("Dead
zone"), les fait parfois
basculer dans l'animalité pure ("La Mouche"), le délire
sado-masochiste ("Crash"),
ou encore, comme c'est le cas ici, ils sont indicible souffrance, au
point de se déconnecter d'une réalité insupportable par une
manipulation mentale inconsciente et l'approche d'une folie
salvatrice.
Cleg n'a plus grand chose d'un humain conscient et vivant. Son visage
ravagé, halluciné, la déchéance tant physique que psychologique,
traduite avec une sobriété et une sécheresse bouleversantes par un
Ralph Fiennes méconnaissable, son marmonnement indistinct et les
caractères cabalistiques dont il noircit son calepin dans tous les
sens, font déjà de lui un étranger au monde dit "réel". Si
l'extérieur est sale, repoussant, l'intérieur est tout aussi
déglingué. Dans un décors de rues nues, qui semblent désertées par
la race humaine, il effectue un parcours mnémonique et manipulateur
entre les deux pôles qui ont marqué sa vie de pré-adolescent : le bar
où son père tentait d'oublier des souffrances inconnues ; sa maison,
et, en particulier sa chambre, tendue de ficelles enchevêtrées
symbolisant une toile d'araignée. En quête d'une pureté maternelle ou
idéalisée, d'une rédemption inaccessible, il malaxe ses
réminiscences ponctuelles, vaguement guidé par un fil d'Ariane des
plus ténus.
Chez David Cronenberg, le cauchemar, la monstruosité ne sont jamais
brillants ou flatteurs. Suivre le malheureux Cleg dans les méandres de
son esprit malade, n'est pas une sinécure, tant l'ascétisme dans la
narration et le dépouillement dans la peinture du mal-être, sont
intenses. Mais Ralph Fiennes porte à un tel degré son implication
intérieure, qu'il parvient à insuffler une puissance suggestive
majeure à ce personnage proche de la désintégration mentale,
affective, et de l'extinction vitale.
Difficile, mais bouleversant.