John
'Scottie' Ferguson (James Stewart), quitte la police après une chute
qui lui vaut plusieurs mois d'immobilisation. Il reçoit un jour un
appel de l'un de ses anciens amis, Gavin Elster (Tom Helmore). Celui-ci,
inquiet pour la santé mentale de son épouse, Madeleine (Kim Novak),
désire la faire suivre. Après avoir passablement hésité, John
accepte. Il se rend compte que la jeune femme se rend tous les jours au
musée, s'assied durant des heures devant le portrait d'une certaine
Carlotta Valdez, décédée depuis plusieurs décennies, puis se rend
dans un hôtel qui était autrefois la demeure de la morte...
Cette
histoire particulièrement sombre n'est pas sans évoquer "La
maison du Docteur Edwardes",
sorti treize ans plus tôt. Mais si une certaine superficialité
régnait, tant dans l'intrigue criminelle, que dans l'évolution
psychanalytique, au sein de l'oeuvre de 1945, elle n'est plus de mise
ici. Hitchcock a délibérément fait passer au second plan le suspense
meurtrier, pour se focaliser sur cette filature longue, répétitive,
qui se transforme petit à petit en amour passionné. Et pathologique,
cela va sans dire, le réalisateur ayant été manifestement attiré
toute sa vie par les ressorts psychologiques des agissements humains.
Tandis que Ingrid Bergman tenait dans "La
maison du Docteur Edwardes"
le rôle actif, et Gregory Peck celui de victime inconsciente,
traumatisée, dont il était indispensable de dénouer les rouages
emmêlés, les positions sont ici plus complexes. Chacun des deux
protagonistes est à la fois, subtilement, actif et passif.
John
(joué très finement par James Stewart) est un complexe amalgame de
culpabilité, de scepticisme, de passivité, d'infantilisme, de
fétichisme. Quant à Madeleine, elle symbolise le pouvoir de l'amour
qui est capable d'accepter tous les sacrifices. D'abord assez
inexpressive dans son visage, pendant la première partie du film, elle
finit par devenir touchante au fur et à mesure que sa personnalité
véritable se fait jour. Cela dit, tout en reconnaissant que sa
neutralité est en adéquation parfaite avec le registre qui lui est
confié, il est évident que Kim Novak, archétype de l'héroïne
hitchcockienne blonde, ne possède pas le charisme exceptionnel de Grace
Kelly ("Le
crime était presque parfait")
ou de Joan Fontaine ("Rebecca"). L'année
suivante, Hitchcock abordera avec "La mort aux trousses" un
registre beaucoup plus léger et particulièrement jouissif.
Une
oeuvre intense, inondée d'une couleur rouge omniprésente (les décors,
les fleurs, les cravates de John...), dont la fausse simplicité cache
une profonde descente dans l'enfer des passions, mais qui, à mon sens,
ne possède pas la noblesse transcendante, l'aura de mystère et de
mélancolie désespérée, qui nimbe "Rebecca".