Michael
Johnson (Victor Slezak) et sa soeur Caroline (Annie Corley) arrivent
dans une petite ferme de l'Iowa, dans le comté de Madison, pour régler
les affaires de leur mère Francesca (Meryl Streep) qui vient de
décéder. Caroline trouve dans les papiers un journal qui relate la
rencontre qu'avait faite Francesca, plusieurs décennies auparavant,
d'un photographe, Robert Kincaid (Clint Eastwood), du National
Geographic, et avec lequel elle avait vécu quatre jours de
rêve.
Ce film est l'exemple même qu'il est possible de produire un chef
d'oeuvre à partir d'une histoire simple sinon banale. Quoi de plus
futile, en effet, que cette rencontre d'un homme libre, sans attaches,
et d'une fermière qui s'ennuie ? Surtout lorsque cette confrontation ne
dure que quelques jours. Ici, aucune grandiloquence, pas de grandes
envolées au-dessus des continents, pas de courses poursuites, pas de
grands esclandres suivis de réconciliations larmoyantes. C'est la
finesse, la sensibilité, la pudeur, l'intelligence du coeur qui font
tout le prix de cette oeuvre épurée à l'extrême. C'est par de petits
riens, de minuscules gestes, un regard fuyant, que Meryl Streep (dont
je ne suis pas un fanatique) exprime peu à peu le désarroi de son être
et la mélancolie qui ronge sa vie. Son incarnation de Francesca est une
merveille de retenue, de subtilité, de sensualité cachée, de tendresse
infinie. En quelques heures, elle va condenser dans une réalité
pourtant quelconque ( Robert n'est pas véritablement le jeune premier
qui peut faire fantasmer une femme), tous les rêves de voyage, de
découvertes merveilleuses que la vie a effacés de son quotidien. Elle
va apprendre à franchir la barrière invisible qui la retient dans le
cocon convenable de la vie familiale correcte, tout en
étant déchirée entre ce qu'elle considère comme son devoir
d'épouse et de mère, et cet amour soudain et unique que l'on ne
rencontre qu'une fois dans sa vie. Elle livre au papier le dilemme qui
la ronge et la lecture, vingt cinq ans plus tard, par ses enfants, de
ce douloureux aveu, leur permettra de remettre un certain ordre dans
leur vie de couple soumise, elle aussi au pourrissement de la durée.
Le personnage de Robert est davantage monochrome, mais il n'en est pas
moins profondément humain et Clint Eastwood excelle à rendre le mélange
de gravité, de légèreté et d'indépendance de cet homme âgé qui aime la
vie, la liberté et tous les humains. Un seul regret, bien anodin, en ce
qui concerne la version française de ce film : l'absence du doubleur
habituel de Clint. En effet, si l'on ne peut pas dire que le comédien
qui le double soit mauvais, bien au contraire, en revanche le
son grinçant et agressif de sa voix est à mon sens choquant
et déplacé. Une conséquence des habitudes prises lorsque l'on s'est
imprégné du timbre souvent merveilleusement adéquat des excellents
acteurs français qui "sont" les voix des grandes figures du cinéma
(Robert de Niro, Sean Connery, Harrison Ford, Clint Eastwood, Bruce
Willis...).
A l'évidence une des grandes réussites de Clint Eastwood réalisateur,
avec le merveilleux "Un monde
parfait", mais également une peinture magistrale de
la passion et du renoncement, dans le milieu hyper encombré
des films d'amour. Y a-t-il beaucoup d'oeuvres qui laissent
au spectateur des souvenirs aussi profondément gravés à partir de
personnages et de situations aussi simples ? Y parvenir ainsi est le
signe d'une sensibilité et d'une maîtrise hors du commun.