1870, dans la haute société New-Yorkaise. Une union est prévue entre un
brillant avocat, Newland Archer (Daniel Day-Lewis), et une charmante
jeune fille, May Welland (Winona Ryder). Sa cousine, Ellen Olenska
(Michelle Pfeiffer), récemment revenue d'Europe, après avoir quitté un
mari odieux, est reçue avec d'autant plus de froideur par les tenants
du conformisme, que son comportement, franc et libre, dérange
l'hypocrisie ambiante. Elle souhaite obtenir le divorce.
Juste après "Les Affranchis"
et "Les nerfs à vif",
Scorcese change radicalement de genre, abandonnant le monde des
règlements de compte à coups de flingue pour les salons mondains et les
échanges verbaux à fleurets (plus ou moins) mouchetés. Cet univers
ripoliné lui convient d'ailleurs aussi bien que celui des mafiosi. Avec
l'élégance qui le caractérise, il nous offre de somptueuses scènes qui
ne sont pas sans évoquer les réalisations de James Ivory. Cette plongée
en apnée dans la haute société américaine d'il y a un siècle et demi ne
s'opère cependant pas sans générer une certaine asphyxie. La difficulté
majeure que l'on rencontre dans la représentation fidèle d'un tel cocon
momifié, ne livrant à l'extérieur qu'une chape de bonnes manières et
d'hypocrisies moelleuses, est de respecter l'absence d'aspérités, de
survoler, sans faire de vagues, cette étendue d'eau faussement étale.
Martin Scorcese observe cet impératif avec un raffinement distingué, un
respect absolu de l'authenticité... qui ne sont pas sans générer,
pendant une grande partie du film, un ennui tout aussi policé. L'ajout
d'un commentaire en voix off ajoute encore à cette impression de
voyager dans le temps, et de contempler, en observateur invisible, un
microcosme desséché par les siècles, quasiment mort. Il est banal de
dire que tout évolue trop vite aujourd'hui, qu'il est difficile, voire
impossible, pour nombre de personnes, de suivre l'évolution des
techniques et des comportements. Ici, c'est radicalement l'inverse. Il
ne saurait être question de faire évoluer les convenances, les
opinions, ne serait-ce que d'un millimètre. Cette obstination
rétrograde rappellera sans doute, à ceux qui ont lu la série de
"L'Initié", en particulier "L'Initié
dans le Nouveau Monde", les jouissives exhortations transmises par
Justin Moreward Haig à ses élèves ou connaissances.
Au milieu de ces personnages figés, qui débitent des kilomètres de
banalités, qui exhalent des myriades de calomnies feutrées, qui se
retrouvent, chaque saison, à l'Opéra, pour écouter la même oeuvre
("Faust" de Charles Gounod, comme par hasard...), Ellen Olenska arbore
sans peine la clarté d'un soleil. Mais il est bien connu que les ombres
supportent difficilement le feu des étoiles. Ecartelée entre son
impulsion profonde pour la liberté, son amour pour sa famille, et sa
noblesse d'âme élevée, elle ne peut que s'éteindre progressivement au
milieu de cette sphère moribonde.
Et le miracle arrive enfin. Après une longue phase d'indifférence, qui,
malgré la remarquable incarnation des protagonistes, finit par poser
une chape de plomb sur la narration, le spectateur pénètre enfin dans
la souffrance de ces êtres, d'autant plus suffocante qu'elle a toujours
été voilée par un masque de complaisance. Tandis que la narration
finale survole les décennies en exposant le parcours vital de Newland,
May et leurs enfants, une prise de conscience poignante s'opère, et
l'oeuvre apparaît soudain comme un opéra tragique et magnifique du
renoncement. Daniel Day-Lewis, tout en retenue et en expressivité
sobre, est impérial.