Viktor Navorski (Tom Hanks)
débarque dans l'un des aéroports de New-York. Mais le passage du
contrôle de police pose un grave problème. La Krakozhie, dont est
originaire Viktor, vient de connaître un coup d'état. Conséquence
immédiate : passeports et visas des ressortissants du pays ne sont plus
valides. Impossible donc de pénétrer sur le territoire des Etats-Unis !
Il se voit contraint par le responsable de la police des frontières,
Frank Dixon (Stanley Tucci), de demeurer dans les limites de la partie
internationale de l'aéroport. Mais ce qui devait durer quelques heures
ou jours s'éternise. Dixon n'a plus qu'un désir : éjecter l'intrus de
sa zone de responsabilité afin que ce soit un autre service qui hérite
de l'encombrant bébé. Malheureusement pour lui, Viktor s'incruste...
Etonnant Steven Spielberg ! Un peu à l'image de Ridley Scott,
il visite avec délectation des genres très différents : thriller,
fantastique, comédie, histoire, guerre, drame, anticipation... Mais là
où Scott le fait en conservant toujours un sérieux inébranlable,
Spielberg passe du tragique pur à l'amusement infantile et semble, en
avançant en âge, se rapprocher instinctivement de l'univers puéril
qu'il avait su faire vivre si délicieusement dans "E.T."
par exemple. C'est en tout cas ce que l'on ressent à la vision de cette
oeuvre et de celle qui l'a immédiatement précédée, "Arrête-moi si tu peux".
Dans ce cas, et dans celui qui nous occupe ici plus encore, le sujet
est relativement grave. Frank Abagnale est un escroc de haute volée, ce
qui implique qu'un grand nombre de personnes sont victimes de ses
délires schizophréniques. Quant à Viktor Navorski, il est un
pion "inacceptable" dans les méandres administratifs de la société
américaine contemporaine, traumatisée par l'infiltration possible
d'espions ou de terroristes. Le sujet n'est donc pas, a priori, drôle.
Pourtant, en grand enfant imaginatif et espiègle qu'il est, le
réalisateur nous gratifie d'une fresque facétieuse dans laquelle le
divertissement simple, voire simpliste, piétine allègrement la satire
sociale. Au premier abord, l'ensemble est enlevé, vivant, rarement
ennuyeux, ce qui est une assez belle performance étant donné que tout
le déroulement de l'histoire est confiné dans un espace matériellement
restreint. De ce point de vue, Spielberg utilise avec le talent qu'on
lui connaît, ce décor impersonnel, dans lequel grouille presque en
permanence une foule anonyme, bigarrée et stressée.
Si l'on parvient à se détacher un instant cette suite brillante,
superficielle et captatrice, de gags parfois divertissants, le revers
de la médaille ne tarde pas à révéler son aspect moins enthousiasmant.
Tom Hanks effectue certes un numéro jouissif, les personnages
secondaires qui croisent sa route : Amelia Warren (Catherine
Zeta-Jones) hôtesse de l'air nymphomane, Enrique Cruz (Diego Luna),
amoureux fou de la belle Torres (Zoe Saldana), l'Indien Gupta Rajan
(Kumar Pallana), qui voit des espions partout, attirent rapidement la
sympathie ; l'humour éclaire constamment les situations qui pourraient
verser dans le drame ; bref, tout cela est charmant, délicieux, mais
laisse dans l'esprit un goût amer de fabrication artificielle,
d'infantilisme chronique et même de manipulation douteuse. Les
rencontres, les réactions, les enchaînements de situations sont
improbables. A partir de l'instant où le doute sur la
spontanéité, la sincérité de ce drame individuel version paradis,
s'installe, le regard porté sur les protagonistes, les
séquences, change radicalement. Le Tom Hanks -malheureux individu
écrasé par la machine gouvernementale- devient une création factice,
emphatique, qui singe Charlot et quête l'engouement du spectateur par
ses borborygmes incompréhensibles ; nombre de gags (le sol glissant)
sont répétitifs et presque indignes du réalisateur ; une large portion
de scènes (les visites quotidiennes de Viktor au bureau de
Torres, par exemple) ressemblent fort à un remplissage sans réelle
valeur narrative ; le personnage de Frank Dixon est une véritable
caricature... Et l'ensemble, fondé sur un thème fort (l'individu broyé
par les règlements d'une société oppressante), laisse, malgré le
plaisir immédiat ressenti, une impression de banalité, de futilité
incommodantes.
Mais le plus regrettable demeure tout de même
le "pompage" non reconnu par les Américains, du film de Philippe Lioret
"Tombés du Ciel", sorti en 1993. Ainsi que le rappelait celui-ci, au
cours de son intervention pendant le premier Salon du Cinéma, le 12
janvier 2007, les producteurs d'Outre-Atlantique avaient même, dans un
premier temps, indiqué que le sujet était une "histoire originale",
avant de modifier quelque peu leur affirmation... Malgré l'admiration
que l'on peut porter à Spielberg, il aurait tout de même été plus que
naturer de porter l'affaire devant la justice. Ce que Philippe Lioret
a, d'après ses dires, refusé de faire... De quoi avoir tout de même
sacrément "les boules"...
Bernard
Sellier