La vie sentimentale de Nick Naylor (Aaron Eckart)
est ratée. Son épouse, Jill (Kim Dickens) l'a quitté pour un médecin,
Brad (Daniel Travis), et vit avec son fils, Joey (Cameron Bright). En
revanche, côté professionnel, ce n'est pas la même galère ! Nick
travaille pour le compte d'une "Académie d'études sur le tabac",
financée par les fabricants de cigarettes, et dont la mission est de
convaincre chaque fumeur potentiel qu'il n'y a aucun risque à consommer
leurs produits. Et le moins qu'on puisse dire est que Nick brille dans
son domaine... Ses talents de beau parleur, son sens aigu de la
répartie et la flexibilité de sa morale lui permettent de contrer avec
éclat toutes les attaques portées contre la cigarette. Il rencontre un
jour une jeune journaliste, Heather Holloway (Katie Holmes), chargée
d'écrire un article sur lui...
Peu de temps après "Lord of War",
c'est le lobby du tabac qui est la cible de cette oeuvre joyeusement
cynique. Même si le but semble être le même que dans le remarquable
film de Michael Mann, "Révélations",
les approches stylistiques et narratives se montrent résolument
différentes. Nick est un joyeux drille qui assume pleinement le rôle
qu'il a choisi, et dans lequel il se révèle le meilleur : berner ses
concitoyens, jouer de leur ignorance pour leur faire ingurgiter
l'inacceptable. Mieux encore : utiliser le besoin naturel de
libre-arbitre, que chaque humain tente de préserver en lui, pour
l'aiguiller sur la pente fatale : essayer le produit avec, en épilogue
probable, la captation d'un nouveau consommateur prisonnier.
La dénonciation est claire. Mais le réalisateur joue habilement,
vicieusement presque, avec les pantins qui s'agitent. Car il n'y a pas,
ici, de camp des blancs contre le camp des noirs. Ou, si la différence
existe, il est indispensable de la chercher au-delà des
individualités qui les peuplent. Nick est, selon la morale classique,
un pur salaud, se moquant éperdument de la santé de ses concitoyens, du
moment que ses traites sont payées à la fin du mois. En cela, il est
parfaitement semblable à ses deux amis, avec lesquels il déjeune
régulièrement : Bobby (David Koechner), défenseur du lobby
des armes, et Polly Bailey (Maria Bello), qui travaille pour les
producteurs d'alcool. La scène au cours de laquelle ils comparent le
pouvoir mortifère de chacun de leurs outils, est particulièrement
jouissive, tout en faisant froid dans le dos ! Mais les représentants
du camp théorique des "purs" n'est pas, pour autant, épargné. Le
Sénateur Ortolan (!) K. Finistirre (William H.Macy), est un redoutable
imbécile, et le monde du journalisme, souvent ultime bastion de la
blancheur Omo, utilise à son profit les propres armes de Nick... Le
personnage de Heather Holloway est calqué sur celui de Louise 'Babe'
Bennett (Jean Arthur), dans "L'extravagant M.Deeds"...
A la sortie, un film dont la cible s'élargit au fur et à mesure que la
narration se développe, dénonçant davantage la bassesse humaine en
général, que la puissance criminelle des fabricants de tabac. La
qualité des répliques et une inventivité manifeste dans la façon de
conduire le récit, tiennent lieu de profondeur. Sans compter que la
sympathie générée par le personnage central, désamorce en grande partie
le pamphlet.
Reste une oeuvre souvent excitante, globalement évanescente, à l'image
de la fumée des cigarettes, mise en scène avec une énergie et une
originalité formelle indéniables, qui se moque, sans réelle
agressivité, d'un mode de vie américain pathogène, qui contamine
rapidement la planète. Deux répliques symbolisent parfaitement le ton
général. Bobby mange une sorte de chose jaunâtre dont ne voudrait pas
un chien. Nick le regarde vaguement dégoûté : "C'est dégueulasse ?!".
Bobby répond avec une moue résignée : "C'est américain
!"...
Bernard
Sellier