1947. Port Moresby (John
Malkovich) et sa femme Kit (Debra Winger), riches Américains
désoeuvrés, arrivent à Tanger, accompagnés du jeune George Tunner
(Campbell Scott), qu'ils ont rencontré pendant la traversée. Tous trois
s'enfoncent de plus en plus loin dans le désert...
Voilà le type même du film
susceptible de diviser en opinions extrêmes les avis des spectateurs,
en fonction de leur état intérieur et de leur perception artistique.
Poème métaphysique ou délayage de vide ? Descente dans le désespoir
intérieur de l'être ou superficialité habilement déguisée ? Course à
l'abîme à travers des tableaux esthétiquement superbes, alternance de
tons sépia, de jaunes, de bleus intenses... ou monument d'ennui sur
fond de carte postale ?
Il faut reconnaître que
cette oeuvre est emplie de paradoxes. Elle est d'un accès difficile -
il ne se passe vraiment pas grand-chose pendant ces deux heures dix (
on a d'ailleurs tout le temps d'admirer la sublime beauté de Debra
Winger ! )- , et, pourtant il est quasiment impossible de ne pas
éprouver, à la fin de sa vision, une certaine densité. L'étirement du
temps dans cet espace immense et désertique tend vers le
vide, mais provoque une sorte d'état hypnotique qui s'apparente à une
certaine méditation. La communication verbale est réduite à de
rachitiques échanges, et cependant on ne peut nier que ces personnages
ont une présence quasi obsédante. Tout le drame repose sur l'état
psychologique de ce couple étrange, mais aucune clé ne nous est
accordée pour participer à cette quête, et ce ne sont pas les quelques
phrases en voix off de Paul Bowles, auteur du roman, qui apportent
beaucoup d'éclaircissements ! Port, Kit et, bien évidemment leur
couple, vont mal. Ils cherchent, en s'enfonçant dans ce désert marocain
qui n'est que le symbole de leur désert intérieur, l'oasis qui va
permettre le jaillissement d'un germe de renouveau. Port est une sorte
de frère du Paul (Marlon Brando) de "Dernier tango à Paris", qui aurait perdu jusqu'à
sa seule raison de survivre : la sexualité extrême. Kit est, à la
limite, encore plus énigmatique. Elle donne l'impression d'une certaine
lucidité, mais cette illusion se dissout dans un final ténébreux et
hermétique dont est banni toute parole.
Difficile tout de même de se
sentir profondément concerné par ce drame empli de non-dits, de
conjectures, par cette quête qui n'est volontairement pas partagée avec
le spectateur, qui lui échappe en grande partie. La grande réussite de
Bertolucci est certainement d'avoir su enchâsser cette apparente
superficialité extérieure dans un écrin qui parvient à mettre
en valeur l'inexistence des êtres.