Truman Burbank (Jim Carrey)
est un jeune homme d'une trentaine d'années, employé dans une société
d'assurances. Il est marié à la ravissante Meryl (Laura Linney) et a
pour ami Marlon (Noah Emmerich). Si l'on excepte le traumatisme de la
mort accidentelle de son père, Kirk (Brian Delete), noyé vingt deux ans
plus tôt, au cours d'un canotage sur l'océan tout proche, la vie de
Truman est particulièrement tranquille dans la petite ville qu'il n'a
jamais quittée. Et pour cause ! Depuis sa naissance, Truman
est, à son insu, l'objet d'un gigantesque show télévisé et tout est
conçu pour qu'il ne quitte jamais le "plateau" créé spécialement pour
lui...
Dans nombre de
ses films marquants, Peter Weir construit souvent sa création autour
d'un personnage hors du commun. Qu'il s'agisse de Max Klein (Jeff
Bridges) dans "Etat second", du professeur Keating (Robin Williams,
dans "Le cercle des poètes disparus" ou du capitaine Jack Aubrey (Russell
Crowe) dans "Master and Commander", tous sont des tempéraments originaux,
riches, qui forment une sorte de centre de gravité autour duquel
s'agglutinent les "moutons".
Truman est un cas
particulier. Il est un homme ordinaire, à la personnalité banale, qu'un
cadre préfabriqué, totalement artificiel, rend définitivement
extraordinaire. Sans le savoir, il est placé dans un cocon, dans un
monde idéal, d'où la souffrance, les problèmes existentiels, sont
bannis. Si l'on excepte, bien sûr, la noyade de son père, pour des
besoins scénaristiques. Ce jeu de cache-cache entre la "réalité vraie"
(les centaines de millions de téléspectateurs qui se shootent, béats, à
cette retransmission 24 h sur 24) et la "réalité virtuelle" dans
laquelle baigne Truman, permet au réalisateur de jouer avec les caméras
(cinq mille sont réparties à travers la ville !), les écrans, les
objectifs, faisant cohabiter avec jubilation ces deux mondes qui se
frôlent sans jamais s'interpénétrer.
Commencée dans la
plaisanterie jouissive, façon "Prisonnier" dépourvu du carcan
angoissant qui oppresse le "Numéro 6", l'histoire vire bientôt à
l'horreur, même si le tempérament de Truman, délibérément puéril, son
humour mélancolique et désabusé, la maintiennent dans une ligne ludique
permanente. Comme si le concepteur du jeu, les années de formatage, le
cadre postiche, avaient donné au moule psychologique du "héros" une
résignation inébranlable, un détachement pathologique.
Jim Carrey, beaucoup plus
sobre qu'à son habitude, est évidemment l'acteur idéal pour incarner ce
personnage étrange, malléable à son insu, synthèse vivante d'un être
sensible et d'une marionnette. Tout en s'intégrant délicatement dans la
trame linéaire de son histoire programmée, qui évite, la plupart du
temps, les situations extrêmes, pour se fondre dans la vie d'un homme
"comme tout le monde", il parvient avec élégance à donner
vie, émotion, poésie, à son parcours rigoureusement
organisé par la production. A travers ce délire, aujourd'hui tout à
fait concevable, hélas !, Peter Weir aborde, sans avoir l'air
d'y toucher, les plus profonds problèmes existentiels : le
libre-arbitre, la notion de réalité, l'asservissement de l'homme par
son milieu, etc... Toujours avec un ton jouissif, un ludisme permanent
qui n'excluent nullement la tendresse ou la profondeur.
Une belle réussite.