New-York. Un braquage d'un
camion chargé d'armes a eu lieu. Plusieurs suspects sont interrogés par
Dave Kujan (Chazz Palminteri), inspecteur des douanes. Il y a là Dean
Keaton (Gabriel Byrne), ex-flic ripoux plusieurs fois condamné, qui
s'est fabriqué une vie apparemment honnête dans la restauration ;
Michael McManus (Stephen Baldwin), roi de l'effraction ; Fred Fenster
(Benicio del Toro) ; Todd Hockney (Kevin Pollack), expert en explosifs
; Roger 'Verbal' Kint (Kevin Spacey), truand minable, de plus handicapé
du bras et de la jambe gauches. Une fois relâchés, ils montent un vol
de diamants auquel participe, un peu contre son gré, Keaton. Six
semaines plus tard, dans le port de San Pedro, un navire brûle avec de
nombreux morts, dont Keaton. Kint est à nouveau interrogé par Kujan...
Si
l'on ne s'attache qu'aux diverses séquences prises individuellement, on
est en présence d'une suite de scènes policières classiques, pas
spécialement spectaculaires, pas toujours passionnantes, aux dialogues
pour le moins à ras de terre. On ne compte plus les "va te faire
foutre", ou autres "enculé"... Bref, l'ensemble ne s'élève pas vraiment
beaucoup au-dessus du tout venant basique, même si le montage est
souvent brillant (voir la scène finale sur le navire) et la
distribution remarquable. Mais... Car il y a évidemment un grand
"mais"... Le scénariste, Christopher McQuarrie, a eu l'idée géniale
d'introduire dans cet ensemble d'actions, quelquefois nébuleuses, qui
s'entremêlent, un personnage énigmatique, qui constitue une sorte de
fil d'Ariane à ce puzzle savamment agencé. Et d'un coup, une implacable
logique se fait jour dans cet écheveau labyrinthique, qui paraissait au
commencement plus qu'inextricable. Ce Keiser Söze, incarnation du
malin, dont personne ne sait rien, mais dont maintes légendes se
colportent, devient d'un coup le personnage principal, la moteur
invisible d'une machination machiavélique, dont la clé explose à
l'ultime fin de manière jouissive et surprenante. Cette présence
subliminale grandit au fur et à mesure que l'histoire revisite, en
flash-back, les différentes étapes de cette course à l'anéantissement
du groupe de truands. La construction est brillante, complexe, et deux
visions successives ne sont pas de trop pour clarifier quelque peu dans
son esprit la perspective générale du drame. Tous les acteurs sont
excellents avec, évidemment, une prime spéciale au subtil et envoûtant
"Verbal" Kint de Kevin Spacey !
Excitant, ludique, roublard, intelligent. Dommage, tout de même, que la
psychologie des personnages (exceptés Kint et Keaton), soit réduite à
sa plus simple expression. Mais cet état de marionnette manipulée est
incontestablement en accord avec la construction scénaristique.
Exercice de style hyper-brillant, sans doute, factice, peut-être, mais
le résultat est en tout cas captivant !
Bernard Sellier