Edmond Dantès (Jim Caviezel)
est second à bord du "Pharaon", navire armé par la compagnie
marseillaise de Monsieur Morrel. A son retour d'un voyage commercial au
cours duquel le commandant est mort, Dantès est nommé capitaine par
l'armateur qui le tient en haute estime. Mais cette nomination provoque
la jalousie de Danglars (Albie Woodington), qui espérait le poste, et
de Fernand Mondego (Guy Pearce) qui est amoureux de la jolie fiancée de
Dantès, Mercedes (Dagmara Dominczyk). Accusé de trahison au profit de
Napoléon, alors retenu à l'île d'Elbe, Edmond est jeté en prison, au
château d'If, par le Procureur du roi, monsieur de Villefort (James
Frain). Il y restera bien des années avant de pouvoir exécuter une
terrible vengeance...
"Le comte de Monte Cristo" est sans conteste, pour moi, le
roman que j'emmènerais sur une île déserte. C'est dire la passion que
j'éprouve pour cette tragédie où l'aventure rencontre à chaque
page la passion, le mystère, et le mysticisme dans une construction
narrative d'une exceptionnelle maîtrise. Beaucoup d'adaptations ont
été faites de cette oeuvre qui ne semble pas, a priori,
difficile à transcrire visuellement, mise à part sa longueur, tant son
déroulement est une merveille de progression dramatique et de
subtilité psychologique. Pas une ne m'a satisfait. Tantôt les
raccourcis, charcutages, émasculaient la trame du récit au point de
faire quelquefois disparaître totalement certains personnages. Tantôt,
comme c'est le cas pour l'adaptation télévisée de Josée Dayan, un
contresens absolu, dès le commencement, m'avait découragé de
poursuivre la vision. Sans compter que Gérard Depardieu est tout ce que
l'on veut, excepté le personnage élégant, distingué, spirituel, fin,
d'Edmond Dantès ! Mais il n'empêche que la plus médiocre d'entre
elles constituait, face à ce que nous livre aujourd'hui le cinéma
américain, un chef d'oeuvre immédiat et incontestable ! Ici, nous
touchons le fond du tréfonds de l'abîme ! Je me suis souvent frotté
les yeux pour vérifier qu'il ne s'agissait pas d'un cauchemar, que
j'étais bel et bien en train de regarder la prétendue mise en images
du sommet romanesque de Dumas !
Par où commencer ?
Peut-être, d'abord, par une pensée émue pour ce pauvre
Alexandre qui a dû avoir une attaque dans l'au-delà, s'il a
visualisé cette... chose innommable que les Américains ont eu le culot
d'appeler du nom de son plus célèbre roman. La première question que
je me suis posée était la suivante : comment peut-on aimer Dumas et
produire ça ? En relisant le commentaire paru dans les "Années
Laser", numéro 88, la réponse m'a été donnée : Kevin Reynolds
avoue avec une franchise proche de l'inconscience la plus absolue,
dans son commentaire audio, que "son film est bien meilleur que le
(gros & ennuyeux !) bouquin de Dumas". On croit rêver mais on
a l'avantage de voir tout de suite à quel type de transcription
cinématographique méprisante nous aurons affaire !
Ensuite, afin de décompresser quelque peu, calmer la colère qui
bouillonne devant un tel ramassis d'inepties, une tentative d'humour :
ce film devrait entrer dans le Livre des Records. Absolument ! Pour le
nombre de trahisons d'un ouvrage dont il est, paraît-il, l'adaptation !
Car, somme toute, que reste-t-il de la trame romanesque, des 1500 pages
où chaque personnage, chaque situation, chaque rencontre font partie
intégrante d'un puzzle dont la moindre pièce participe à la cohésion
de l'ensemble ? Même pas le squelette ! Seulement quelques noms :
Dantès (devenu, dans le cours du cataclysme scénaristique : Zatara
!!!), Mondego, Danglars, Morrel, Faria, (tandis que d'autres, d'ailleurs
se sont curieusement métamorphosés : le père de Villefort, Noirtier,
est devenu, on ne sait pourquoi, Clarion !!!), perdus au milieu d'un
ramassis de délires hollywoodiens qui vont de coups de fusil tirés par
Edmond sur les soldats anglais de l'île d'Elbe, à une arrivée
parisienne de Monte Cristo en montgolfière sur fond de feu d'artifice,
en passant par un Danglars devenu armateur,tentant de voler l'or de
Dantès et finissant pendu, ou un Albert de Mortcerf métamorphosé en
fils de Dantès... On n'en finirait plus d'énumérer les aberrations
pathologiques d'un scénariste sans doute sorti d'un cours des Monthy
Python ! Prenez un roman que vous connaissez bien, essayez d'imaginer,
à partir de sa trame, le n'importe quoi le plus total, et vous
approcherez à peine de l'affligeante réalité que Kevin Reynolds nous
livre...
Pour ceux qui n'auraient pas lu ce livre génial et comprendraient mal
le désarroi et la colère d'un admirateur de cette fresque,
passionnante de bout en bout, imaginez simplement une version des
"Trois Mousquetaires" dans laquelle D'Artagnan deviendrait un
traître à la solde des Anglais, enverrait des sbires pour assassiner
ses amis Athos, Porthos et Aramis, ou une adaptation de "Notre Dame
de Paris" dans laquelle Quasimodo serait un jeune premier, époux
de Esmeralda, partant en expédition sur un navire corsaire commandé
par Claude Frollo... Vous aurez une très légère idée de ce qu'est
cette monstruosité appelée "Vengeance de Monte Cristo" et
qu'il serait beaucoup plus judicieux d'appeler "La vengeance de
Kevin Reynolds contre Dumas"... Je préfère ne pas parler de Jim
Caviezel qui est un acteur que j'aime. J'ose espérer qu'il ignore tout
de ce qui lui a été demandé...
Je reconnais ne pas avoir le courage de parler du film en tant que tel.
Au moment où la beauté est défigurée, salie, foulée aux pieds,
l'écoeurement est tel que l'aveuglement devient une source de
réconfort.
Il est vrai qu'il peut être tout à fait acceptable, à condition de
respecter l'intégrité générale, d'ajouter quelques à-côtés, de
renforcer l'intensité dramatique lorsque l'ouvrage de départ manque
d'impact émotionnel. Mais lorsque l'on s'avise de laminer totalement la
puissance dramatique, de supprimer toutes les subtilités psychologiques
qui constituent son fondement même, alors ce n'est même plus du
mépris, c'est de la stupidité pure et simple !
En revanche, pour ceux qui ont lu le livre, connaissent bien sa logique
implacable, sa noblesse bouleversante, son élévation mystique, et sont
indifférents au traitement qui lui a été infligé ici, cette version
totalement atterrante aux dialogues affligeants, peut être source d'un
bidonnement permanent et hautement jouissif...
Débilissime et, surtout, honteux.
P.S.
Aux dernières nouvelles, Kevin Reynolds a l'intention de s'attaquer aux
"Misérables" de Victor Hugo... Si la transposition est du
même acabit, préparons-nous à gagner les abris !!!
Bernard
Sellier