Comment résumer une histoire
qui refuse de se livrer ? Il y a une femme, souvent
déshabillée, des hommes, parfois violents, des silences pesants, des
séquences interminables dont l'intérêt échappe, quelques explosions
musicales (enfin, si l'on veut !). Le tout souvent flou, sur fond
sombre. Voilà ce qui apparaît pour le citoyen lambda non initié... Mais
il y a, semble-t-il, une trame logique à l'origine de tout cela : ceux
qui, comme moi, n'ont strictement rien compris (et qui, contrairement à
moi, sont motivés par sa découverte !), peuvent en lire le
résumé ici...
A l'opposé de certains "commentairistes" qui ne se privent pas de
mépriser joyeusement les réalisateurs, il me semble qu'un principe
fondamental est de respecter les créations quelles qu'elles soient.
Pourtant, il est vrai que, parfois, certaines d'entres elles semblent
prendre un tel plaisir à saper la bonne volonté du spectateur le plus
ouvert, que cette qualité ne demande qu'à
s'évanouir.
Certains cas paraissent simples : "Le
projet Blair Witch", par exemple, concocté par deux
réalisateurs !, prend ouvertement le spectateur pour un pigeon. Avec
raison, d'ailleurs, puisque nombre d'entre eux ont apprécié le néant
présenté. Le cas de cette "Vie nouvelle" est plus ambigu. La question
cruciale, qui taraude en permanence l'humain ordinaire mis en présence
d'une telle création, est celle-ci : "est-ce qu'il ne me manque pas
quelques neurones, quelques connexions, dont le défaut m'interdit
l'accession au coeur de ce qui est, peut-être, un chef-d'oeuvre ?".
Celui qui ose s'aventurer dans ce labyrinthe est d'ailleurs,
honnêtement, prévenu par l'auteur, dès la première image : ce qu'il va
visualiser n'est pas un film, au sens où on l'entend habituellement,
mais une "expérience sensorielle". Les premières images qui suivent
donnent immédiatement le ton général : bruits dans le noir, puis caméra
parkinsonienne s'approchant à trois reprises d'individus aux visages
inquiets, plans sur des ruines, sur des paysages désolés, sur des
personnages muets ou hurlant à la mort, dont le sérieux papal
imperturbable sera une constante, borborygmes... Nul besoin d'avoir
étudié la psychanalyse pendant dix ans pour constater que Philippe
Gandrieux possède un sens de la communication, tant visuelle
qu'auditive, pour le moins particulière ! Il est même légitime de se
demander si l'oeuvre d'un autiste ne serait pas plus structurée et
lisible !
Imaginez que vous prélevez, au hasard, une centaine de séquences dans
un nombre équivalents de films aussi divers que "Le Silence" de
Bergman, "Romance X" de
Catherine Breillat, "Le Sacrifice"
de Tarkovsky, "Soleil vert" de Richard Fleischer, ou encore "O' Fantasma" de Joao Pedro
Rodriguez, "Crash" de David
Cronenberg... Que, après avoir secoué l'ensemble dans une puissante
centrifugeuse, vous montez le tout à l'aveuglette... Vous aurez une
assez fidèle réplique de ce que "La vie nouvelle" vous réserve. Bon,
soyons honnêtes, il existe tout de même certains fils ténus auxquels il
est possible de se raccrocher, quelques figures qui réapparaissent
ponctuellement : Melania, souffre-douleur (Anna Mouglalis), Seymour
(Zachary Knighton)... Les noms ont été piochés, avouons-le, sur IMDB,
car, s'il avait fallu compter sur la bouche des protagonistes pour
livrer leurs patronymes, nous n'étions pas prêts de les transcrire sur
le papier ! Les êtres qui peuplent cette "vie" sont indifférenciés, la
plupart du temps muets. Très ponctuellement, il est possible de
percevoir "non", "OK", "debout", mais, lorsque trois mots sont alignés,
la crainte saisit sans doute Philippe Gandrieux de livrer un atome
d'explication, et c'est l'anglais (ou quelque chose qui est peut-être
du russe ?) qui prend la place. Les actes sont livrés bruts, le plus
souvent dans un flou pas vraiment artistique. Quant aux motivations,
inutile de chercher à les découvrir. Dans un premier temps,
on se dit que l'avantage évident de ce processus, aussi introverti que
clos, est que le spectateur n'a aucune idée de ce que lui réserve la
minute suivante. Mais, lorsque quatre-vingt dix sept minutes se sont
écoulées, l'asphyxie guette le plus valeureux !
Cette oeuvre parfaitement hermétique, et totalement épuisante (une
vision en accéléré s'est imposée à plusieurs reprises !), fait
néanmoins naître deux désirs à la fois scientifiques et masochistes :
découvrir l'allure que prend, sur le papier, un tel scénario, et,
surtout, entrer, pour quelques secondes seulement, dans le cerveau de
Philippe Gandrieux, pour tenter de décrypter quelques lambeaux
d'intentions ! Ce doit être une expérience aussi fascinante que
traumatisante !