Un étrange petit village qui
semble vivre hors du temps, en autarcie complète, entouré d'une forêt
menaçante. Il y a là Edward Walker (William Hurt), l'enseignant, père
de deux filles, Kitty (Judy Greer) et Ivy (Bryce Dallas Howard,
extraordinaire !), aveugle depuis de nombreuses années. Dans une maison
voisine, Alice Hunt (Sigourney Weaver) élève seule son fils unique
Lucius (Joaquin Phoenix), secret et taciturne. Ivy, secrètement
amoureuse de Lucieus, lui avoue son amour. Le mariage est programmé.
C'en est trop pour Noah Percy (Adrien Brody), attardé mental, qui, par
jalousie, poignarde le futur époux. Gravement blessé, celui-ci ne
pourrait être sauvé que par des médicaments de la ville. Mais tous les
villageois ont juré de ne jamais franchir la limite des bois, sous
peine de la vengeance terrible de "ceux" qui l'habitent et "dont on ne
parle pas"...
M. Night Shyamalan ne laisse décidément pas indifférent, quel que soit
le niveau de réussite de ses oeuvres. Les deux films qui avaient suivi
le génial "Sixième sens", à savoir "Incassable" et "Signes", abordaient des sujets passionnants (la
maladie des os de verre et les "Crop Circles"), mais laissaient
plus que perplexe quant à leur traitement scénaristique.
Dès l'ouverture, nous sommes ici plongés, par le son, dans la terreur
pure. Que peut bien receler cette forêt mystérieusement peuplée ? Quels
sont ces gens anachroniques, qui figurent une espèce de synthèse entre
Quakers et Amish, s'habillent et vivent dans un univers clos typé
dix-neuvième siècle, et partagent une frousse monumentale devant ceux
qui hantent les bois ? Pendant une bonne partie du film, le réalisateur
nous sert un mélange savamment dosé de vie rurale et de mystère
grandissant, à coups de "ouh, fais-moi peur". Les visages sont effarés,
les paysages sont lugubres, les basses tonitruantes vous tordent les
tripes. Le tout avec un sérieux papal dès que l'angoisse pointe le bout
de son nez. Le spectateur attend donc avec une curiosité
certaine l'arrivée de "ceux dont on ne parle pas", mais que l'on ne
saurait cacher longtemps ! Eh bien, ce serait mal connaître Shyamalan,
et lui prêter une fois encore le simplisme qui créait une grande part
de la faiblesse de "Signes" et qu'il a (judicieusement ?) choisi de
court-circuiter.
J'ai fait suivre le mot "judicieusement" d'un point d'interrogation,
car le virage à 180° de la direction initiale laisse quand même
perplexe. Nous nous retrouvons dans la situation d'"Incassable", où le parallèle
avec les bandes dessinées se révélait une conclusion pour le moins
surprenante. Dans le cas présent, suivant l'humeur du moment, les
dispositions psychiques de chacun, peut-être même l'environnement
humain dans lequel sera visionné le film, l'appréciation de ce
changement de cap dans une aventure assurément peu banale, sera
qualifié de "trouvaille subtile" ou "d'idiotie totale".
Pour ma part, j'avoue éprouver une certaine difficulté à trancher entre
ces deux optiques. En revanche, se manifeste un certain agacement vis à
vis de ce jeu roublard où sont explorés tous les possibles de la
suggestion et de la manipulation. Même la belle et sobre scène entre
Ivy et Lucius, romantique à souhait, à laquelle ne manque ni
sensibilité, ni brume paysagère, prend une allure de sincérité
préfabriquée assez désagréable. Cela dit, le choix existentiel étrange
et original de ces villageois est rendu de manière probante.
Cette oeuvre laisse, malgré une émouvante histoire d'amour et un duo
Lucius-Ivy très convaincant, un goût assez amer de baudruche
artificiellement gonflée aux hormones horrifiques et, au final,
relativement vaine.