Randle Patrick McMurphy (Jack
Nicholson), emprisonné pour diverses agressions et viol, est
transféré dans l'unité psychiatrique du Docteur John Spivey (Dean R.
Brooks) afin d'y être testé. Est-il un habile simulateur ou
présente-t-il véritablement des troubles mentaux ? Il se retrouve au
milieu de malades dont certains ont été internés à leur demande. Il
y a là "Grand Chef" (Will Sampson), apparemment sourd et
muet, le petit Billy, timide et bégayeur (Brad Dourif), Martini (Danny
DeVito), Charlie Cheswick (Sydney Lassick), Taber (Christopher Lloyd)...
Rapidement, l'extraversion débridée de McMurphy provoque une
révolution dans le service, dirigé d'une main ferme par l'infirmière
Mildred Ratched (Louise Fletcher). Lorsqu'un jour il dérobe l'autobus
de sortie et emmène ses compagnons pêcher le saumon sur un bateau, il
devient un sérieux danger...
L'oeuvre, devenue grand classique s'il en est, le doit peut-être avant
tout à son acteur principal, Jack Nicholson, dont ce fut, à juste
titre, l'une des incarnations les plus remarquables avec "Shining"
cinq ans plus tard. Mais, si l'acteur est effectivement
impressionnant de bout en bout, se coulant dans la peau de cet
énergumène aussi ambigu que complexe, avec l'aisance d'un caméléon
protéiforme, la réussite exceptionnelle du film est loin de naître
uniquement de sa performance. Toute la narration, hormis de rares
moments extérieurs, est enfermée dans un vase particulièrement clos :
les quelques salles où sont parqués la vingtaine de malades plus ou
moins profondément atteints. C'est dire que l'éventail des
potentialités d'épanouissement humain est, a priori, des plus
lilliputiens. De plus, ce microcosme où se côtoient des cas
pathologiques lourds est le milieu rêvé pour se laisser aller aux
débordements visuels caricaturaux ou à l'outrance tapageuse. Pourtant,
dès le commencement, un miracle se produit. Grâce à de longues
séquences qui placent le spectateur dans la situation d'un témoin
oculaire présent dans la salle, les déchaînements des différents
protagonistes ne sont plus une caractérisation grimacière, ou
spectaculaire, mais s'inscrivent dans une réalité hospitalière
tragiquement quotidienne.
Il est difficile d'imaginer que la cohabitation de ces dix personnages,
agressifs, refoulés, plus ou moins autistes, traumatisés, va donner
naissance à une oeuvre d'une telle richesse psychologique et humaine.
C'est pourtant le second miracle du film. Aussi limités soient-ils dans
leurs réactions comportementales ou leur expression d'êtres humains,
les Billy, Martini, Cheswick, "Grand Chef", vont devenir, sans
s'en rendre compte, les catalyseurs de l'évolution des deux
personnalités clés de l'histoire. Avec des moyens narratifs limités,
crédibilité oblige, à travers des actions basiques, des réactions
primaires, le réalisateur parvient à faire glisser imperceptiblement
chacun des deux "héros" vers une zone psychique qui se
révèle à l'opposé de sa nature primitive. Pendant toute une longue
partie du film, l'infirmière Ratched se montre certes ambiguë, mais
intelligemment ferme dans un environnement pathologique qui demande
rigueur, maîtrise et droiture. Dans le même temps, McMurphy
laisse éclater sa nature égoïste, veule, violente et calculatrice.
Puis divers événements vont, peu à peu, faire dériver les deux
tempéraments, quasiment à l'insu de leurs propriétaires. Le premier
point d'achoppement est évidemment la lutte pour le pouvoir. C'est elle
qui introduit la première goutte d'acide dans une des
failles de l'infirmière. Dès lors, le travail de corrosion ne peut
plus être stoppé. Mc Murphy, bien que toujours ancré dans son
ambivalence, laisse progressivement percer un amour de l'autre qui se
révèle être, justement, la carence insoupçonnée dans la nature
profonde de Ratched. Nombre de scènes mémorables émaillent
l'histoire. Elles aussi subissent la loi du crescendo : d'abord
prisonnières du niveau physique primaire (la scène où les malades
suivent un match de base-ball commenté par McMurphy devant une
télévision éteinte !), elles s'élèvent ensuite au niveau de la
liberté matérielle et psychique (la magnifique scène de pêche au
large). Mais l'apothéose tragique se situe bien sûr au lendemain de la
nuit d'orgie, lorsque Ratched laisse échapper une véritable
manifestation de monstre à l'encontre du pitoyable Billy.
Perfection du jeu (si Louise Fletcher est impressionnante de maîtrise
et d'ambiguïté, il faut saluer tout autant l'exceptionnelle
performance de Brad Dourif, inoubliable Billy !), descente dans les
profondeurs de la psyché sans démonstration pesante, justesse
miraculeuse des réactions et pulsions instinctives individuelles dans
chaque séquence, absence totale de gratuité (chacun des rôles
secondaires possède sa propre personnalité intrinsèque), final abrupt
marqué par le sceau d'une logique poignante, tout concourt à rendre
cette oeuvre sombre, où, paradoxalement, on rit beaucoup, magnétique
et impérissable.