Michael Vronsky (Robert de
Niro) travaille, comme tous ses copains, Stanley (John Cazale), Nick
Chevotarevitch (Christopher Walken), Steven (John Savage), dans
l'aciérie de Clairton, une petite ville de Pennsylvanie. Nick est
vaguement amoureux de Linda (Meryl Streep). Quant à Steven, il épouse
Angela (Rutanya Alda), juste avant de partir, le lundi suivant, au
Viet-Nam, en compagnie de Michael et de Nick. Après la fête bien
arrosée du mariage, ceux-ci vont une dernière fois tirer le cerf dans
les montagnes. Puis c'est la plongée dans l'horreur de la guerre. Faits
prisonniers, ils se retrouvent tous trois enfermés au bord
d'un fleuve, à la merci d'un fou dont la seule occupation est de parier
sur la vie de ses détenus qu'il oblige à jouer à la roulette russe...
Une longue entrée dans la vie ordinaire de gens simples, dont la vie
brumeuse, sans grand espoir d'ouverture, se partage entre un travail
dur et la décompression de beuveries qui permettent d'oublier, pendant
quelques instants, l'obscurité de l'avenir. Une scène de mariage
(symboliquement, le moment de la vie le plus pur, d'où le moindre atome
de tristesse devrait être banni), telle que nous en avons tous connu, avec ses
interminables heures d'agitation frénétique, de plaisanteries, de
moments d'alanguissement. Une scène d'un naturel à couper le souffle,
qui semble avoir été filmée par un de nos proches, et dans laquelle on
oublie quasiment la présence de ces monstres sacrés, qui se fait
évidence. Et le temps s'écoule dans une hypnose festive où
l'insouciance devient une sorte d'état second. Puis les bruits de la
fête s'estompent. Pour un court instant, seulement fêlé par une
querelle presque silencieuse et le coup de feu du chasseur, c'est le
dernier adieu à la nature.
La plongée dans l'horreur absolue. Pas de pluies de bombes ou de
millions de balles striant l'air comme dans "Il faut sauver le soldat
Ryan". Mais le délire d'un gardien sadique qui, jouant de la vie de ses
captifs comme il le ferait pour les personnages d'un jeu video, génère
chez eux une peur panique irrépressible. Instants quasiment
insoutenables dans lesquels De Niro et Christopher Walken révèlent une
présence, une vérité, qui se situent bien au-delà du jeu
d'acteur. Enfin, et ce sera le troisième acte de la tragédie,
le retour si difficile au pays. La réintégration quasiment impossible,
soit parce que le corps a été meurtri, soit parce que l'incapacité de
faire jaillir de soi l'inracontable emporte à jamais la joie de vivre
antérieure. La poignante scène muette dans laquelle Michael se terre
dans la chambre du motel, impuissant à se retrouver face à la liesse
des amis, est la plus transcendante manière d'exprimer la fracture de
l'âme.
L'approche de la détresse consécutive au vécu de l'apocalypse, est ici
à la fois proche et différente de celle adoptée par Oliver Stone dans "Né un 4 juillet". Proche, parce que les
deux réalisateurs accordent une place prépondérante à l'avant et à
l'après combat. Différente, parce que Ron Kovic finit par retrouver,
laborieusement, un sens nouveau à sa vie brisée, tandis que
Cimino ne laisse qu'un rayon de lumière bien infime vaciller
au coeur de la détresse générale des amis.
Une oeuvre inoubliable.