Hier
soir, mercredi 30 mars 2011, la
présentatrice du journal télévisé de TF1 annonçait, avec jubilation,
que, selon une étude récente de l'INSEE, un enfant sur deux, né en
2007,
atteindrait l'âge de 104 ans. En 2060, la France compterait ainsi 200
000 centenaires au lieu des 16 000 recensés actuellement... En
illustration de cette prédiction, la caméra des reporters nous offrait
la vision d'une salle commune de maison de retraite, avec son lot de
petits vieux tassés sur leurs fauteuils, le regard souvent absent, pour
la plupart totalement indifférents à "l'animation" qu'une jeune
intervenante effectuait consciencieusement, afin de maintenir un
semblant de lien entre ces pauvres zombies et le monde "vivant".
Cette perspective, que certains considéreront sans doute comme
alléchante, m'a, je l'avoue, consterné.
J'ai approfondi quelque peu ma réflexion afin de voir plus clair dans
cette réaction aussi répulsive que spontanée.
Selon des estimations que l'on peut considérer comme réalistes,
l'espérance de vie était de 20 ans à l'époque des Gaulois, de 40 ans au
moment de la Révolution française. Personne ne songera à nier que ces
valeurs avaient besoin d'une nette revalorisation, et que la médecine,
les progrès en hygiène et divers facteurs ont fait évoluer de manière
positive cette situation. Nombre de septuagénaires actuels sont
probablement en meilleure condition physique que la majorité des
quadragénaires d'il y a trois siècles. C'est un fait.
Mais où s'arrête le bienfait incontestable et où commence l'acharnement morbide ?
Lorsque des examens de plusieurs milliers d'euros sont effectués sur
une personne de 100 ans, quasi invalide, afin de déterminer si quelques
fonctions sont plus ou moins déficientes, il n'est peut-être pas
"bienséant" de poser la question en tant qu'observateur du fait. Aussi
la poserai-je en tant que futur vieillard potentiellement concerné.
Etant de formation médicale, je ne nierai pas que la mission
fondamentale de tout thérapeute consiste à fournir au malade les soins
les meilleurs et les plus adaptés, sans considération de race, de
religion, de sexe, ou d'âge. Dans cette évidence, le mot "adapté"
me semble, en l'occurrence, important à étudier. Autant il est
souhaitable de vieillir en condition physique optimale, autant la
tentative effrénée de repousser toujours plus loin l'âge de la
transition inéluctable, me semble sujet à discussion. Ou, pour exprimer
les questionnements de manière plus brutale, cet acharnement est-il
enviable, constructif, et, surtout, quelles en sont les motivations
véritables ?
> En premier lieu, il y a (peut-être ?) le souhait des
individus. J'écris "peut-être", car, s'il est évident que, grâce (si
l'on peut dire !) à nos dogmes religieux occidentaux, la grande
majorité de nos compatriotes ne possède aucune connaissance des
conditions et du but de "l'au-delà", et, de ce fait, redoute la mort,
je ne suis pas du tout certain que la totalité des personnes du
quatrième âge souhaite prolonger outre mesure un état souvent
dépendant, voire végétatif.
> En second lieu, il y a (sans doute souvent), le souhait des
enfants. A moins d'avoir développé une agressivité pathologique envers
ses géniteurs, il est naturel que le moment du décès d'un père ou
d'une mère soit repoussé le plus possible.
Voilà deux motivations qu'il est possible d'accepter sans
réserve. Mais n'y en a-t-il pas quelques autres, soigneusement cachées
sous le vernis du progrès et de l'humanisme ?
Dans l'état actuel de nos connaissances scientifiques, certes
développées, mais assurément infimes par rapport à la complexité
infinie de la Vie cosmique, il est évident que, même dans cinquante
ans, il y a fort peu de probabilités pour que le vieillard de 100 ans
possède la vivacité du regard de Brad Pitt, la capacité de faire à pied
le tour du Mont Kaïlash, ou que ses neurones soient aussi frais que
ceux d'Einstein. Il est donc plus que probable que le dit vieillard
centenaire de 2040 sera, au mieux, dans la situation de ceux qui nous
ont été présentés hier soir sur TF1, à savoir effondré sur son
fauteuil, en état de somnolence prononcée dix-huit heures sur
vingt-quatre.
Alors, une question simple adressée à toutes les personnes
concernées par ce "progrès" : est-ce qu'une semblable perspective vous
tente ?
En ce qui me concerne, la réponse est évidente : PAS DU TOUT !
Etant donné qu'il peut sembler déplacé ou malséant de proférer des
opinions non consensuelles de manière générale, c'est donc de manière
personnelle que je poursuivrai l'étude de notre avenir de "centenaires
programmés".
Je viens de fêter mes 63 ans, et, à ce jour, ma santé, tant physique
que mentale, est tout à fait satisfaisante. Je suis encore capable de
me passionner pour le cinéma, la musique ou l'écriture, et d'effectuer
une randonnée de 20 kilomètres sans trop d'efforts. Etant conscient que
nous sommes tous incarnés pour vivre de multiples expériences et pour
grandir en conscience, j'espère qu'il me sera possible de poursuivre ce
plan de progression et de découverte pendant une dizaine, voire une
quinzaine d'années. Mais ensuite ?...
Au moment où les jambes flageoleront au bout de trente secondes de
station debout, où mes dix neurones survivants commenceront à se
racornir, où je ne retrouverai pas mon chemin en allant chercher le
pain à vingt mètres de chez moi, que se passera-t-il ? Quelles seront
les options envisageables ?
>
Demeurer seul (ou en couple, si j'ai la chance que le conjoint soit
toujours présent) chez moi ? C'est bien sûr la solution la meilleure.
Mais arrive forcément un temps où cette éventualité ne peut plus être
gérée.
>
Etre "recueilli" par l'un de mes enfants ? En tant que parent, je suis
pleinement conscient qu'il est fort bénéfique de se reposer après
avoir passé une trentaine d'années à élever (plus ou moins bien,
assurément !) deux filles et un garçon tout à fait adorables,
d'ailleurs. Si la perspective, heureusement inexistante, se présentait,
au moment où grâce à la retraite se profile une détente bien méritée,
d'avoir l'obligation de gérer à temps plein un ou deux parents
dépendants, le moins que je puisse dire est que la béatitude ne serait
pas absolue. Et comme l'une des Lois Cosmiques majeures impose de ne
jamais faire subir à autrui ce que l'on ne voudrait pas supporter
soi-même, il est évident que je désire ardemment ne jamais être à la
charge de mes enfants.
>
Dernière option, le séjour en Maison de retraite ! Ah... la merveille
des merveilles... Tout d'abord, un simple obstacle matériel se
dresse. A 3000 € le mois en moyenne, il ne saurait être question que la
maigre retraite que je me suis constituée suffise. Mais supposons un
instant qu'une grosse cagnotte du Loto tombe dans mon porte monnaie, et
que la possibilité d'intégrer l'un de ces idylliques établissements
s'offre soudain à moi. Me voici donc contraint d'abandonner tout ce qui a constitué mon environnement habituel, de
subir les horaires du groupe, les humeurs des aides soignantes
débordées, les "divertissements" spéciaux cinquième âge, d'implorer une
aide pour aller pisser trois gouttes... Comme le claironne
fièrement Cyrano de Bergerac dans une de ses tirades majestueuses :
"Non, merci. Non, merci. Non, merci !"
Quelle solution reste-t-il alors ? A vrai dire, aucune !
Pour la simple raison qu'il ne nous est pas encore possible, ainsi que
le font les Grands Maîtres, de quitter volontairement et en conscience
notre enveloppe physique lorsque celle-ci n'est plus opérationnelle. Ne
demeurent donc que de fragiles espoirs :
>
soit qu'à l'instant où la dépendance s'est installée, une
providentielle crise cardiaque me transporte dans un stade de repos
bienfaisant, avant de réattaquer une nouvelle incarnation.
>
soit qu'à l'instant susnommé subsiste suffisamment de conscience et de
volonté pour dire "stop" aux tripatouillages médicaux superflus, qui
n'ont d'autre but que de prolonger artificiellement un état dont le
moins que l'on puisse dire est qu'il n'a plus grand chose de créatif ou
d'enrichissant.
Cela d'autant plus qu'il me paraît opportun, pour conclure cet exposé, d'examiner de plus près les motivations de ceux qui nous prédisent cet avenir reluisant de centenaires enviables.
>
Celles du corps médical, tout d'abord. Assurément nous n'entendrons
jamais (encore que...) de la bouche d'un médecin digne de ce titre :
"écoutez, cher Monsieur, vous avez cent trois ans, votre col du fémur
est en miettes, franchement je pense qu'il est temps de passer de
l'autre côté...". Tout thérapeute authentique a le devoir d'utiliser
tous les moyens en son pouvoir pour rétablir l'harmonie physique et
mentale de son patient. De ce côté-là, l'intention paraît louable.
>
Mais qu'en est-il du côté des maisons de retraite ainsi que des
multiples organismes d'aide à la personne âgée, qui fleurissent à tous
les coins de rue ? Les premières tombent une à une, depuis quelques
années, dans la gibecière de groupes financiers dont chacun sait que le
service à autrui n'est pas la préoccupation première. Quant aux
seconds, les contraintes matérielles et les monceaux de charges
diverses ne leur laissent guère la possibilité de développer le
désintéressement et la philanthropie.
>
Et c'est encore moins, à l'évidence, la préoccupation des groupes
pharmaceutiques ! La récente affaire du "Mediator" vient
malheureusement de nous le rappeler, mais, en tant que membre du corps
médical, je n'avais nullement besoin d'elle pour constater, avec
consternation, que le monde se dirige vers une gouvernance des
multinationales, qu'elles oeuvrent dans le domaine du médical, du
tabac, de l'armement, des semences, ou de la chimie, avec le triple
CREDO que cela implique : PROFIT, PROFIT, PROFIT. Or quelles sont les
personnes, dans le domaine qui nous occupe, qui fournissent aux Sanofi
et autres Servier l'essentiel de leurs revenus : les personnes âgées,
grosses consommatrices d'examens radiologiques, d'analyses,
d'accessoires et de produits pharmaceutiques en tous genres. Il
apparaît donc parfaitement naturel que les authentiques philanthropes
(hummm...) qui dirigent ces entreprises hautement altruistes
encouragent avec force le vieillissement de la population. Imaginez, si
la science parvenait à faire vivre la moitié d'entre nous jusqu'à deux
cents ans, la manne colossale que cette population représenterait pour
Pfizer, Glaxo ou consorts... Bien sûr, il est possible d'objecter que
le déficit chronique de la Sécu deviendrait alors un véritable "trou
noir" galactique. Mais qu'importe, puisque c'est Monsieur tout le monde
qui devra mettre la main au portefeuille. L'important n'est-il pas que
les PDG et actionnaires reçoivent à la fin de l'année leur montagne de
dollars ?
La conclusion de cette petite petite réflexion épidermique ne
surprendra personne. Comme tout phénomène observé au sein de cet
univers où règne la dualité, le "progrès" envisagé ici révèle, dans sa
globalité, un aspect positif et un autre dit négatif. Mais, considéré
d'un point de vue strictement personnel, il m'apparaît fort peu
désirable, ayant beaucoup de difficultés à discerner l'intérêt de ces
quelques années grappillées sans bénéfice sur une éternité qui nous
offre d'innombrables incarnations intensément vivantes.
Bernard SELLIER