Avec le développement ultra rapide des
technologies et la miniaturisation extrême des appareils portables,
plusieurs phénomènes étaient déjà bien connus :
Par exemple l'automobiliste qui estime infiniment plus important de
téléphoner, voire d'écrire un SMS (il faut quand même en être capable
!), que de regarder si une maman traverse la rue en poussant un
landau, ou si une mamie s'engage sur un passage
protégé à la vitesse d'un escargot.
Par exemple le fondu de jeux vidéo qui passe quinze heures par jour
devant sa console, et finit par ne plus savoir très exactement où
commence le monde "réel" et où s'arrête l'univers virtuel.
Par exemple la joggeuse qui effectue son footing quotidien le long de
la chaussée, aspirant à pleins poumons les bienfaisants résidus d'Elf
ou de Total, écoutant la dernière création de Mylène Farmer ou le tube
interplanétaire de Madonna, ce qui, convenons-en, est tout de même plus
agréable que de subir le son infernal des scooters débridés à
échappement libre.
Par exemple le frimeur au volant de sa Béhème neuve, plus ou moins
achetée, écoutant sans imploser les cent quarante décibels de son
autoradio, qui font frémir les vitres des appartements proches.
Tous ces phénomènes sont devenus tellement naturels qu'il est inutile
de s'appesantir sur eux.
Mais, jusqu'à une période récente, subsistaient encore quelques lieux
dans lesquels Monsieur ou Madame Durand pouvait échanger quelques mots
avec ses compatriotes. A savoir les magasins.
Bien sûr, la technologie y avait déjà effectué une double percée
évidente : d'une part la musique "d'ambiance" (parfois infernale au
point de faire fuir le client potentiel), que l'immense majorité des
boutiques se croit obligée d'asséner à longueur de journées à ses
occupants. D'autre part le syndrome du téléphone portable qui
permettait à chacun de nous de profiter des conversations intimes et
des mensonges en direct ("Chérie... oui, je suis à Nantes"... Tiens, je
croyais que j'habitais Antibes... Il faut que je consulte sans tarder.
Sans doute un début d'Alzheimer...).
Bref, toutes ces petites gâteries de la technologie nous étaient
devenues familières, et, malgré leur envahissement progressif, il était
encore possible d'écouter le client exprimer ses besoins.
Désormais, cette dernière communication, cet ultime et fragile contact
par la parole avec notre frère (ou soeur) humain (e), devient
progressivement
impossible.
Pour reprendre le titre d'un film de Danièle Thompson, sorti en 2009, "Le Code a
changé". Voici la nouvelle donne :
La porte du magasin s'ouvre. Un être humain paraît et s'avance. Par
nature autant que par habitude, nous proférons un accueillant
"Bonjour". Pas de réponse. Le client, ce doit en être un puisqu'il a
franchi le seuil, s'étant approché, nous constatons la raison de ce
mutisme. Deux écouteurs sont hermétiquement vissés dans ses oreilles et
un bruit tonitruant nous parvient malgré l'isolation phonique. Ah bon,
ce n'était donc pas de l'impolitesse (le cas se rencontre de plus en
plus fréquemment, et bien souvent chez des personnes d'un âge
"certain"), mais simplement une surdité programmée. Rien de grave ! Ce
brave bipède aime la musique et celle-ci, chacun en est conscient,
adoucit les moeurs. Les préliminaires facultatifs ayant été zappés,
nous attendons la demande. Mais, à notre intense
stupéfaction, aucune main ne se dirige vers un écouteur pour l'extirper
pendant trois secondes, histoire de répondre à notre stupide question
: "Que désirez-vous ?". En revanche, un doigt se dirige vers un
objet, afin de nous faire comprendre que son acquisition était le but
recherché.
Deux cas se présentent alors. Soit la transaction s'effectue
sans complication, et le bipède quitte le magasin, comme il était
entré, sans un mouvement de lèvres et sans que nos regards se soient
croisés, même une fraction de seconde. Soit un infime grain de sable se
glisse dans la finalisation de l'achat, nécessitant un question de
notre part. Question qui peut nécessiter, cela va sans dire une
voire plusieurs répétitions à un niveau sonore de plus en plus élevé,
afin de couvrir le maelström
musical. Deux yeux furieux se tournent alors en notre direction, une
main le lève rageusement pour déboucher une écoutille, tandis que fuse
un "Hein ?" particulièrement agressif, histoire de nous faire
comprendre l'indécente incongruité de notre interrogation. Les deux ou
trois mots indispensables jaillissent, et la main s'empresse de
réinsérer l'écouteur, afin de perdre le moins de décibels possibles...
Allez, je l'avoue, ce n'est pas encore la majorité des clients qui nous
fait vivre cette nouvelle relation humaine. Mais depuis quelques
années, le pourcentage ne cesse d'augmenter. Aussi serait-il urgent
d'interroger les voyants de tous bords afin que nous puissions nous
préparer aux changements radicaux qu'ils visualiseront pour demain.
Mais, au fait... Avaient-ils prévu, lors de cette nouvelle année 2011,
les
innombrables drames qui endeuillent la terre depuis le premier
janvier, entre tremblements de terre, tsunamis, révolutions en tous
genres ? Ne prenant jamais connaissance de ce genre de
fumisteries pseudo-astrologiques, la réponse ne m'est pas connue...
Pour ma part, je
vois bien, d'ici une décennie, cinq milliards d'humains déambuler dans
les rues, le visage chaussé de lunettes-écran hermétiques afin de se
plonger tranquillement dans l'univers d'"Avatar 6". Comment feront-ils
pour se diriger
ou éviter les obstacles ? Sans doute aurons-nous alors développé un GPS
interne capable de programmer nos allées et venues sans l'utilisation
totalement anachroniques de ces deux sens que sont l'ouïe et la vue..
Mais comme le rdéclare chaque matin
Jean-Pierre Gauffre aux auditeurs matinaux de France Info, avec la délectable ironie qui le caractérise, "Vous n'êtes pas obligé de me
croire"...
Bernard SELLIER