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Les deux vies de Julien Lacombe

Roman

Bernard SELLIER

Extrait du Chapitre 1

 

    Je m’appelle Julien Lacombe.

    Il y a vingt deux ans de cela, le mystère de la vie a fait se rencontrer, s’aimer, s’unir, un ovule unique et parfait de ma mère et un spermatozoïde de mon père, le meilleur, le plus courageux, parmi les millions qui se heurtaient à la porte utérine. Ce devait être, d’après les savants calculs astrologiques qu’ils ont effectués, le 18 avril 1969, jour de la Saint Parfait. Prémonitoire, bien sûr… Heureusement que je n’ai pas été affublé de ce patronyme. Ma grand-mère, originale et bornée, me l’aurait volontiers attribué ! Je n’ai pas une attirance particulière pour le prénom que ma mère a choisi, mais, si j’en crois l’opinion de mes camarades, il est tout à fait naturel de ne pas être satisfait de son appellation ! Il est indispensable que notre personnalité lutte contre les éléments qui se présentent pour trouver ses marques. Et contre quoi lutter, lorsqu’on n’a pas encore expérimenté la vie autonome et les claques magistrales qu’elle nous envoie, sinon contre les décisions parentales qui nous sont imposées ?

    Donc, pour résumer, je suis une personnalité prénommée Julien et j’en suis assez satisfait. Je fais la fierté de mes parents, ce qui est normal, puisque à leurs yeux je suis le plus beau et le plus intelligent. Les filles me font clairement comprendre, depuis que j’accepte de lever les yeux vers elles, que ma physionomie ne leur déplaît pas. J’accepte avec joie de me regarder bien en face dans la glace, tous les matins, en me rasant, et je reconnais que, sans avoir le regard fascinant de Paul Newman, je pourrais me mesurer esthétiquement avec nombre d’acteurs. J’habite depuis six mois, à ma demande, dans un studio que mon père a acheté à proximité du Quartier Latin. Cette coupure du cordon ombilical, qui s’est révélée, pendant les quatre premières semaines, une épreuve difficile, donne aujourd’hui naissance à une autonomie paisible et enrichissante.

    Enfin, merveille des merveilles, une passion s’est matérialisée et tend à devenir une profession ! La musique, ou plus précisément, le piano. Un rêve qui s’est insinué en moi il y a déjà bien longtemps, qui a mûri, s’est parfois assoupi, mais a brusquement éclaté il y a dix ans. Heureusement, la tendance naturelle à contrarier les désirs des parents n’avait pas amené ma personnalité naissante jusqu’au point de refuser les leçons de piano auxquelles ma mère souhaitait m’inscrire. Et puis j’étais doué, paraît-il ! Par conséquent fier de briller auprès des jolies élèves qui dégustaient mes arpèges étincelants avec des mines béates et des minauderies admiratives.

Aussi, lorsque le simple plaisir avait laissé place à l’engouement total, m’avait-il été facile de transformer les trois heures hebdomadaires d’étude en quatre heures quotidiennes. Une boulimie frénétique m’avait saisi. C’est à peine s’il existait suffisamment de compositions destinées au piano pour satisfaire ma fringale soudaine ! Et Dieu sait que les partitions pour cet instrument ne manquent pas ! Schubert (le préféré de ma mère…), Beethoven (le rustre magistral), Chopin (le maniéré), Liszt (au bout de quelques années de pratique, tout de même, étant donné la difficulté d’exécution !), Satie (d’une facilité technique déconcertante), même Schumann, le malade de la tête, et puis les Russes, Rachmaninov et ses écarts de doigté géants, Scriabine… Tout me semblait sublime… exception faite de Bach !

    Bien évidemment, que m’imposa le professeur du Conservatoire auquel je fus présenté ? Jean Sébastien Bach ! Il est écrit dans un code inconnu, mais auquel tout le monde musical se conforme, qu’il est tout à fait impossible de devenir pianiste si l’on ne maîtrise pas les fugues à multiples voix de ce mathématicien de la musique. Je lui avais donné ce surnom, principalement pour agacer mon professeur, qui abhorrait la « science des ânes » !

Bref, pour résumer en quelques lignes un bon nombre d’années d’études, pas toujours roses ou paisibles, je me consacrai tant bien que mal, avec une mauvaise grâce certaine et une réussite qui ne l’était pas moins, au déchiffrage et à l’exécution des vingt-quatre préludes et fugues du dit Bach. Heureusement, je parvenais à me garder quelques douces heures en bonne compagnie. Avec Schubert, principalement. D’abord parce qu’il recèle nombre de pièces qui m’étaient accessibles techniquement. Ensuite et surtout parce qu’il provoquait immanquablement l’arrivée discrète de ma mère, qui s’asseyait dans un coin du salon, et admirait son fils. Ou son compositeur de prédilection. La frontière était imprécise. Mais cela était sans importance pour moi. Je sentais, derrière mon dos, la paix intérieure qui baignait tout son être, la chaleur tendre de son attention et de sa tendresse joyeuse. Et, jusqu’à présent, je n’ai jamais connu de moment plus serein.

Parallèlement à cela, il était, hélas, indispensable de « poursuivre » des études générales, ce dont je me serais bien passé. Et, d’ailleurs, je n’y consacrais qu’un temps le plus restreint possible. Mais, comme, en surplus de la beauté, ma mère (et mon père, bien sûr) m’avaient doté d’un intellect fonctionnant bien et d’une excellente mémoire, je n’avais aucune difficulté à tenir ma place dans les trois premiers de la classe, en travaillant dix fois moins que mes collègues. Cela provoquait leur jalousie, mais le bénéfice qu’ils retiraient régulièrement de mes aides, compensaient les méfaits insultants de mes réussites. Les années d’école primaire et de collège s’écoulèrent donc sans grands soucis.

    Je grandis avec régularité en sagesse, (un peu trop à mon goût), et avec moins de régularité en taille. A dix ans je pesais près de cinquante kilos, ce qui commençait à inquiéter mes parents, étant donné que la taille n’était pas particulièrement en corrélation ! Heureusement, cinq ans plus tard j’avais conservé le même poids avec vingt centimètres de plus. C’était beaucoup plus harmonieux, il faut en convenir !

    Autre souci de mes parents : le nombre incalculable d’infections rhino-pharyngées que j’ai « attrapées » jusqu’au début de l’adolescence. J’ai ainsi parcouru une kyrielle de médecins conventionnels et surtout de thérapeutes qui n’avaient pas droit au titre tant envié, que seule la Faculté officielle délivre. Ils utilisaient nombre de méthodes qui me semblaient plus bizarres les unes que les autres, aiguilles d’acupuncture, manipulations vertébrales, moxas… Je me délectais de leurs techniques et j’ai fini par me demander si je ne saisissais pas le moindre virus qui passait à ma portée pour justifier une visite dans l’antre de ces faiseurs de miracles.

A partir de quatorze ans, il est probable que mon subconscient décida de s’orienter vers une autre découverte, car les infections cessèrent comme par enchantement ! Il est vrai que je venais de découvrir l’amour dans la personne de Mireille…

    Elle avait une beauté sévère, de merveilleux yeux noirs d’une impressionnante profondeur, qui vous transperçaient jusqu’à l’âme et vous hypnotisaient pour annihiler toute tentative de fuite. Son nez, sa bouche, ses épaules, le galbe harmonieux de ses jambes, son prénom, chaque atome de son corps, me semblaient synthétiser toute la beauté du monde. Elle avait choisi le violon comme instrument de vie et s’y donnait aussi totalement que je le faisais pour le mien. Je nous imaginais déjà, liés sur l’affiche comme dans l’existence, parcourant le monde et enivrant les foules qui assistaient à nos récitals. Les seuls problèmes qui se posaient alors étaient : que je ne la regardais jamais, que je n’osais pas lui adresser la parole, et qu’elle ne prêtait pas plus attention à moi qu’au caniche de sa concierge ! Cette passion muette dura tout de même dix-huit mois. C’est beaucoup à l’âge où le temps semble s’étirer à l’infini.

    La résolution de ce drame de l’amour incommunicable ne vint pas de moi, mais du destin. Elle déménagea un jour, sans prévenir. J’appris quelques semaines plus tard, par une conversation surprise entre professeurs du Conservatoire, que ses parents avaient divorcé, et qu’elle avait suivi sa mère en Belgique ! J’ai maudit Jacques Brel et son plat pays pendant de nombreux mois…

    A ce point de mon histoire, je me rends compte que je n’ai pas beaucoup parlé de mon père. C’est le souvenir de Mireille qui amène cette prise de conscience. Il était d’une nature effacée, aussi bien dans sa vie professionnelle que familiale, ne se manifestant que rarement dans mon éducation, mais toujours avec a-propos et bonté. Or, je ne sais pourquoi, l’obsession qui m’envahissait alors pour cette charmante musicienne avait provoqué chez lui une alarme soudaine et vive. Il s’était mis à surveiller le rare courrier que je recevais (ce n’était pas un énorme travail, puisque seuls mes grands-parents et deux ou trois amis m’écrivaient quelquefois, principalement à l’occasion de mon anniversaire), à consulter sa montre chaque fois que je quittais l’appartement et y rentrais. J’avais même bénéficié d’un entretien aussi maladroit que solennel, destiné à me mettre en garde contre les dangers qui sont véhiculés par les représentantes de la force Yin ! Je n’en avais tiré aucun enseignement pratique. En revanche un malaise s’était installé entre nous. Il n’avait jamais vraiment altéré nos relations, mais avait accru encore leur impersonnalité.

    J’avais commencé à écrire des mémoires. Je ne me souviens plus à quel âge exactement, mais je devais être très jeune, puisque le premier achat que j’avais effectué à l’aide de mon argent personnel, était une machine à écrire Remington d’occasion. J’avais dix ans. Le second étant un tourne-disques rudimentaire qui me permettait néanmoins des heures d’évasion et de ravissement en compagnie des préludes ou des sonates de Chopin.

Il n’est jamais trop tôt pour mettre en ordre sa mémoire. Je me félicite d’ailleurs aujourd’hui de cette initiative. Même si je ne relis jamais, par principe, ce que j’ai tapé au cours des années passées, je sens que cette impression sur papier est bonne, car j’ai déjà beaucoup de difficultés à situer chronologiquement certains événements par rapport à d’autres. Cela n’est pas un handicap actuellement, puisque je n’éprouve pas le besoin de réviser ce temps révolu, mais je sais qu’un jour cela me servira. Et je vérifie périodiquement que les feuillets n’ont pas disparu de leur emplacement réservé.

    Mon cœur avait beaucoup saigné par la faute des parents de Mireille. Plusieurs années de désert affectif se succédèrent. C’est à peine si je m’apercevais qu’il y avait une majorité de filles dans notre classe du conservatoire. Et que bon nombre étaient d’une grande beauté. Plus aucune parcelle de moi n’était disponible dans ce domaine. Toutes ne vibraient qu’au son de la musique. Elle seule parvenait à créer l’émotion dans mon être.

***

    Deux jours avant mon vingtième anniversaire, Axelle s’est assise doucement auprès de moi, sur le tabouret de piano, pendant que je répétais un prélude de Rachmaninov. Le quatrième de l’opus 23, mon préféré. Elle est demeurée silencieuse pendant une ou deux minutes, puis m’a glissé à l’oreille : « j’ai envie d’amour avec toi ». Je sursautai. Elle était sans conteste l’une des plus belles de notre groupe. Je lui parlais quelquefois. Mais, à cet instant précis, j’avais l’impression de découvrir son visage et sa voix pour la première fois ! J’ai dû la regarder longuement, comme un abruti, car au bout d’un moment, elle a baissé les yeux et s’est mise à rire, gênée. Des mots étaient bloqués quelque part entre mon cerveau et mes lèvres. J’avais l’impression que les neurones travaillaient comme des fous pour remettre de l’ordre dans un capharnaüm de pensées. Elle a posé sa main, bienfaisante et douce sur mon bras. Sans rien dire de plus. Je lui ai su gré de respecter ma surprise et ma gêne. Une grande tendresse était là, qui nous baignait. C’était bon.

Le calme est réapparu lentement. Ses paroles me sont revenues brusquement. Mystérieux. Comme c’était étrange de s’exprimer ainsi : « j’ai envie d’amour avec toi » ! Etait-ce un lapsus dû à l’émotion ? J’étais intimement persuadé que non, et je le pense encore aujourd’hui. C’était comme une expression personnelle, authentique, jaillie du fond de son inconscient, la projection des mots qui définissaient avec précision son désir intérieur : un mélange de recherche d’union physique et d’unité mystique.

Elle avait un an de plus que moi, et aussi peu d’expérience amoureuse. Nous nous sommes découverts dans un ravissement mutuel. Dans une angoisse permanente aussi, car il était impératif de jongler avec la liberté que nous accordaient nos parents respectifs. Les miens habitaient encore Paris. Mon expérience avec Mireille, qui était pourtant restée à l’état larvaire et « platonique », m’avait définitivement guéri d’un quelconque désir de communication avec mon père dans le domaine du cœur et des sens. Celui d’Axelle était apparemment d’un tempérament différent, plus libéral, mais notre prudence dictait d’extérioriser le moins possible ce qui bouillonnait dans nos corps.

    Pendant quelques mois, j’ai eu l’intuition, ou l’impression, que j’aimais Axelle. Nous étions heureux de nous retrouver, de travailler ensemble, de comparer nos interprétations, d’aller visionner ensemble le dernier film de Clint Eastwood, de vibrer main dans la main aux récitals de Vladimir Ashkenazy, que nous adorions tous deux. De découvrir nos corps dans l’amour.

    Un jour, elle m’a dit que notre vie se ferait ensemble. Je me souviens clairement de cet instant. C’est l’un des souvenirs les plus précis qui sont gravés dans mon esprit. Nous étions allongés côte à côte, dans la pénombre de sa chambre. Il était une heure du matin. C’était il y a six mois, le 27 décembre. J’avais fermé les yeux et je m’enivrais du parfum chaud de son corps nu qui s’abandonnait contre le mien. Le dernier mouvement du troisième concerto de Rachmaninov était terminé depuis une demi-heure peut-être, mais aucun de nous ne souhaitait se lever et rompre l’harmonie de cette extase. Le calme était total. Les bruits de l’avenue, à deux cents mètres de mon appartement, s’étaient éteints. Nous avions laissé les volets ouverts pour admirer la lune qui resplendissait dans un ciel limpide.

Sa voix a surgi lentement, comme d’un rêve. « Julien, je sais que notre vie se fera ensemble ». Ce n’était même pas une affirmation qui s’adressait à moi, seulement une certitude intérieure qu’elle semblait projeter dans l’univers. Mon cœur s’est mis à battre comme un fou. Je me sentais incapable de déterminer si j’étais heureux ou non de cette prédiction. Je me suis tourné vers elle et j’ai embrassé sa bouche. Sans doute pour ne pas avoir à répondre quelque chose que je ne vivais pas. Elle a essuyé quelques larmes, m’a regardé avec une tendresse indicible, et s’est endormie.

    Cette nuit-là, je n’ai pas fermé l’œil. Des images dansaient devant mes paupières, des échanges d’anneaux, des danses de mariage, des croisières, des enfants qui gambadent et se chamaillent… Mais dans aucune de ces scènes n’apparaissait devant moi le visage d’Axelle. Comme si toutes ces visions faisaient partie intégrante de ma vie future, mais que ce n’était pas elle qui en était la partenaire.

    A plusieurs reprises, j’avais reçu des intuitions. Cela ne surprenait aucunement ma mère, qui me considérait comme « un médium qui s’ignore ». En revanche les quelques expériences que j’avais vécues étaient restées fortement enracinées en moi. Surtout à partir du moment où, muni de mon instrument de frappe, j’avais commencé à taper mes souvenirs et les événements marquants de mes journées. Les premiers exemples de ce « don » étaient sortis de ma mémoire consciente parce qu’ils remontaient à la petite enfance, mais ma mère me les avait racontés en détail et je ne crois pas que son admiration pour moi embellissait les circonstances.

    Le premier exemple qu’elle me relata se passait le jour de mon quatrième anniversaire. Mon père et elle m’avaient emmené au zoo de Vincennes et je me régalais de toutes les merveilles que je découvrais. Nous avions rencontré à plusieurs reprises un couple accompagné de leur petite fille, particulièrement jolie. Nous les suivions pendant plusieurs visites, puis les perdions de vue pour les retrouver quelques centaines de mètres plus loin, face à des lions gigantesques. Il paraît que j’ai saisi brusquement la robe de ma mère et que je lui ai glissé à l’oreille : « maman, pourquoi la petite fille elle est malade ? ». « Qu’est-ce que tu dis ? » me demanda-t-elle surprise. « Elle est en pleine forme, regarde comme elle est contente… ». J’ai répété d’un air buté : « non, elle est malade… ». Mais nous arrivions devant un spectacle de singes passionnants et je les ai admirés longuement, oubliant tout le reste.

    A la fin de l’après-midi, nous nous sommes assis à une table pour boire et nous réchauffer. Le couple était à quelques mètres de nous. J’ai commencé à jouer avec la fillette tandis que mes parents engageaient la conversation avec les siens.

    Ce que ma mère ne m’avait pas dit alors, et qu’elle m’a révélé il y a quelques années, c’est que l’enfant était atteinte d’une leucémie qui ne lui laissait que peu d’années à vivre !

    Bien d’autres expériences s’étaient succédé. La plupart trop anodines pour présenter un quelconque intérêt, mais certaines m’avaient impressionné au plus haut point. L’une, particulièrement, parce que très récente et visuelle.

J’étais dans une salle du conservatoire, en train de me colleter à la onzième étude d’exécution transcendante de Liszt, sa plus belle à mon goût, intitulée « Harmonies du soir ». Par pur orgueil pianistique, puisque cette œuvre n’était pas à mon programme d’alors. Je souffrais depuis plusieurs heures sur un passage dont les notes se montraient rétives à mes doigts orgueilleux. L’un de mes compagnons est entré. C’était un agréable personnage, roux et jovial, avec lequel je m’entendais bien. Il est venu vers moi, rayonnant, s’est excusé de m’interrompre, et m’a annoncé qu’il allait donner, au mois d’août suivant, un récital dans un petit festival du Languedoc. C’était pour lui un grand moment et peut-être le prélude d’une carrière internationale, car de nombreuses personnalités musicales assistaient à cette série de concerts. Je me suis levé pour le féliciter. Et, brusquement, mes yeux ont fixé son bras gauche. Il était pendant, presque détaché, sanguinolent. Mon visage a sans doute exprimé la stupéfaction, car le sourire l’a quitté. « Qu’est-ce que tu as ? » m’a-t-il questionné. « Rien… rien du tout ». Ma réponse était d’autant plus ferme que la vision avait presque instantanément disparu, et que je désirais retrouver le plus vite possible ma solitude et le calme. Je lui ai formulé de sincères encouragements.

    Un mois plus tard, un accident sur l’autoroute nécessitait l’amputation de l’un de ses bras.

    Lorsque j’appris la nouvelle, je restai cloîtré, seul, deux jours, sans me lever. Incapable de manifester la moindre énergie…

***

    Axelle était adorable, intelligente, amoureuse, belle. Et cependant, depuis cette certitude intérieure qu’elle m’avait murmurée, rien en moi ne surgissait pour crier que c’était elle la femme de ma vie ! Les expériences que j’avais vécues m’avaient conditionné à croire que l’union de deux êtres ne pouvait être totale et définitive sans une révélation intérieure.

    Elle vint, cette révélation. Elle jaillit alors qu’Axelle était assise auprès de moi. Mais, étrange ironie du destin, l’inspiration ne la concernait pas !

***

    Nous avions pris l’habitude de réserver notre soirée de mercredi à une séance de cinéma. Déjà des habitudes de vieux amoureux ! Ce jour-là, bien qu’en plein cœur du mois de mai, il pleuvait, la froidure glaçait les corps, et nous n’avions pas encore choisi notre programme. Nous sommes sortis à dix-sept heures de chez Julie, une amie d’Axelle. Elle habite une petite rue non loin des Grands Boulevards. Les chaudes lumières du Paramount et des cinémas alentour ont attiré notre attention. « Décide », me dit-elle. « Ton intuition sera bonne, comme toujours ». J’ai parcouru les panneaux. Plusieurs films que j’avais projeté de voir étaient à l’affiche. Pourtant, c’est vers une œuvre totalement inconnue que je me suis senti irrésistiblement attiré. J’ai dit à Axelle : « on va voir ça ? ». Mais ce n’était pas vraiment une question, car je savais que, pour une fois, je serais allé le voir même si elle avait refusé. Elle a accepté.

    Nous nous sommes assis, à notre habitude au fond de la salle. Sa main s’est glissée dans la mienne et sa joue s’est penchée tendrement sur mon épaule. Les publicités étaient heureusement presque terminées. Le film a commencé. Je ne connaissais aucun des acteurs. Je me suis demandé une seconde ce que j’étais venu faire là ! Il me semble qu’Axelle a glissé quelques mots à mon oreille.

    Et puis, soudain, j’ai compris ! L’illumination que j’appelais de tous mes vœux était là ! La main d’Axelle s’est crispée quelques fractions de seconde avant qu’ELLE apparaisse. Un éclair m’a frappé. Une fulgurante évidence. A cet instant j’ai su qui était la femme de ma vie. Mon cœur s’est arrêté de battre. J’ai oublié comment on respire. J’ai perdu toute notion de temps, d’espace. J’aurais voulu bondir dans la rue pour hurler ou traverser l’écran pour jaillir dans son univers. Nous étions les deux moitiés d’une même cellule. Et nous nous étions enfin retrouvés !

    Je suis sorti deux heures plus tard comme un zombie. Axelle, effrayée de mon air hagard, tremblait de surprise, d’inquiétude. A moins que ce ne soit de froid, car une pluie glaciale, inhabituelle pour cette période de l’année, cinglait nos visages. Je l’ai raccompagnée en bas de son immeuble. Elle occupait depuis deux mois un minuscule studio qu’elle habitait rarement. Ce soir, je ne me sentais pas la force de l’inviter chez moi et de dormir à ses côtés. La totalité du volume de mon appartement était bien insuffisante pour expanser mon énergie d’amour. Je n’aurais pu le partager avec sa sollicitude tendre et son inquiétude fiévreuse. Elle a compris que quelque chose de grave se passait et n’a pas insisté. Je sais qu’elle a beaucoup pleuré cette nuit-là. Il en fut de même pour moi, mais ce n’étaient que des larmes de joie…

***

    Elle s’appelle Sarah Lowell. Du moins est-ce le nom qui la représente en tant qu’actrice. Est-ce le sien véritable ? C’est encore aujourd’hui un mystère. Le lendemain de ce jour où je suis né véritablement, après une nuit d’insomnie totale, je me suis rué dans le premier magasin spécialisé que je connaissais. Le vendeur m’a regardé stupidement, les yeux écarquillés, marmonnant un « Qui ça ?… Jamais entendu causer ! ». Je ne me suis aucunement découragé. Le second « spécialiste » paraissait moins abruti. Mais le résultat ne fut pas meilleur. Il n’existait apparemment aucun ouvrage sur elle. Pas une seule photo. Pas un support qui puisse me permettre d’approcher physiquement celle qui était désormais ma vie. Pour me consoler, il me dit qu’il possédait de superbes photos de Sharon Stone. Sans doute avait-il été profondément impressionné par la scène de « Basic instinct » qui venait de sortir sur les écrans parisiens. Je lui répondis gentiment que je n’étais pas intéressé.

    J’ai parcouru la moitié de Paris, un nombre incalculable de boutiques. Rien ! Le néant. Après quelques minutes de profonde déception, joie et confiance ont rapidement balayé les quelques nuages qui avaient tenté d’assombrir mon âme. Elle était encore peu connue. C’était bien ainsi. Elle avait encore la hance d’échapper à la pieuvre nauséabonde du succès, de la gloire illusoire, qui dessèche le cœur le plus chaleureux et pollue le mental le plus résistant. Ele était encore vierge dans ce monde pourri.

    Mon ardeur s’est calmée. Après tout, je savais qu’elle et moi étions destinés à vivre l’union. La rencontre était inéluctable. Dans combien de temps aurait-elle lieu ? Si cela n’avait tenu qu’à moi, j’aurais pris le premier avion pour bondir auprès d’elle et m’enivrer de cette âme-sœur. Comment se ferait-elle ? Le cours du destin avait sans doute son mot à dire. Je me sentais maître de mon amour, mais non encore de l’univers et du tissu de ses synchronicités.

    Je me suis lancé à corps perdu dans l’étude de la fantaisie opus 17 de Schumann. Sans en approfondir l’interprétation, j’avais déjà étudié cette œuvre qui me fascinait, et je comprenais aujourd’hui pourquoi. Elle était SON œuvre. Celle qui lui était destinée. Ce chant d’amour passionné pour Clara Wieck traversait un siècle et demi pour célébrer Sarah. Ma Sarah ! Et tandis que mes doigts découvraient le sublime, l’évidence surgissait à chaque ligne, à chaque nouvelle phrase mélodique. Cette exaltation était pour elle. Cette fièvre était pour elle. L’apaisement du dernier mouvement symbolisait la paix infinie qui gagne les cœurs unis à jamais !

    J’avais l’impression que la technique ne posait aucun problème. Ceux que j’éprouvais régulièrement dans certaines fugues de Bach ou études de Chopin s’étaient dissipés. Les manœuvres du mental et les peurs souterraines n’avaient plus le pouvoir de faire obstacle à ma fougue. L’amour avait transfiguré tout cela en une ardeur passionnée qui se jouait des difficultés pourtant réelles de certains passages.

    Un jour, Rigaud, l’un des professeurs les plus redoutés du Conservatoire, d’ordinaire acariâtre, critique acerbe et moqueur, entra dans la salle où je jouais, sans que je l’entende. J’étais en train de répéter la fin du deuxième mouvement. Passage redouté par beaucoup de pianistes qui ont quelquefois tendance à ralentir le rythme alors que l’exaltation est à son comble et ne demande qu’à exploser. J’arrivai à la dernière note dans un état de fièvre qui avait enflammé mes doigts. Je poussai un cri de bête fauve, me retournai d’un bond comme pour échapper à ce vertige, et me trouvai face à lui. Contrairement à son habitude, il ne dit pas un mot, mais son visage était éloquent. Les yeux écarquillés, la bouche ouverte, il exprimait toute l’admiration que son orgueil était capable d’afficher. Cette admiration qu’il conservait précieusement cachée pour ne pas pourrir ses étudiants. Ce jour-là, elle éclatait en silence. Quelques semaines plus tard, je le surpris disant à l’un de ses élèves : « c’est ça, votre passion ? Demandez à Lacombe de vous faire entendre « sa » fantaisie de Schumann ! Vous saurez ce que c’est que la passion ! ».

    En revanche, j’éprouvais de grandes difficultés à m’investir dans les autres pièces qui n’étaient pas en harmonie avec mon être intérieur à ce moment-là. Et, par malheur, c’étaient elles qui représentaient la clé pour entrouvrir la porte de mon éventuelle carrière. Je faisais donc contre mauvaise fortune bon cœur et exécutais Beethoven ou Bach avec les notes de Schumann qui dansaient devant mes yeux.

    J’étais heureux. Axelle souffrait. Elle ne se plaignait pas, mais, malgré mon égoïsme involontaire, je lisais la détresse muette de ses yeux. Elle sentait que je m’échappais inexorablement et en ignorait la raison. Je ne pouvais pas encore lui révéler ma folie. Je repoussais chaque jour l’instant où je franchirais l’abîme. Où les mots maladroits qui sortiraient de ma bouche la condamneraient sans rémission. Où nos univers divergeraient à jamais.

Aujourd’hui encore, je repousse ce moment inexorable…

A suivre...

 

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