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SPIRALE   d ’AMOUR

Roman

Bernard  SELLIER

Première  Partie :

La Nuit

« Qu’est-ce qui réunissait nos trois vies, quelle histoire ? Oh ! J’ai cherché des miracles, et maintenant que je n’en cherche plus, il me semble en voir partout. Ils disent « le hasard », mais quoi ? Le plus petit de ces hasards brille comme une étoile dans la grande forêt du monde ; et, parfois, il me semble qu’un geste fortuit, une petite seconde d’inattention, un sautillement à droite plutôt qu’à gauche, une plume d’oiseau, un rien qui souffle, contient un monde de préméditation vertigineux - et peut-être...Peut-être ne voyons-nous pas tout ce qui relie ces moments, l’invisible fil qui s’enfonce à travers les siècles et rattache cette seconde éblouie, cette soudaine croisée des chemins, cette graine qui vole, à une autre histoire inachevée, une ancienne promesse non tenue, une colline oubliée, une fontaine d’autrefois où deux êtres s’étaient souri en passant. Où est le commencement de l’histoire ?...
                ...Quelquefois, je crois qu’il y a plus de mystère dans un rien qu’on heurte par hasard, que dans toutes les infinitudes du ciel, et que la clef du monde n’est pas dans l’infiniment grand, mais dans un minuscule clin d’œil surpris au piège... »

                                                               Satprem     « Par le corps de la terre »

Chapitre  1

  15  Juillet 1987

-- Maman !

         Pour la dixième fois, Jérôme s'époumone.

-- Maman !... Regarde-moi, maman !

         Diane est immobile sur une chaise longue, là-bas, sous l’ombre du grand pin. La brise méditerranéenne, légère , insidieuse, s’évertue à soulever sa jupe de mousseline retenue par un livre dont le seul but semble être de faire obstacle à cette intrusion. Les yeux demeurent obstinément clos. Jérôme le sait. Il ne s’agit nullement d’une certitude objective, la distance qui les sépare est trop grande pour cela, mais d’une certitude du cœur. Donc indiscutablement plus sûre ! Il reprend son souffle, se dandine d’un pied sur l’autre, indécis. Une brusque sensation de vide surgit du fond de ses entrailles. Vive, mais fugace.

         « Elle est toujours en train de méditer, ou de réfléchir, de s’analyser... Toujours, non ; mais de plus en plus souvent, c’est sûr !... La plupart de mes copains se foutraient de moi s’ils savaient que je la trouve géniale. La plus géniale des mères... Peut-être que je suis vraiment débile ! Même ce  trouillard de Ludo me l’a asséné le mois dernier, en reculant de trois pas de peur que je lui fasse péter son appareil dentaire ! Pour qu’il le pense, et surtout qu’il ose le dire... C’est vrai... C’est quoi une mère super ? Celle de Manu, qui le laisse passer cinq heures d’affilée à l’ordinateur, parce qu’elle est occupée à roucouler avec son amant ? Ou celle de Mireille, qui rentre à minuit sans que personne ne sache ce qu’elle a fabriqué depuis le matin aux aurores !... »

         Le bouillonnement des quinze ans voudrait que son corps bondisse vers elle, embrasse les joues roses qui embaument le jasmin et se presse câlinement contre la poitrine  ferme, tendre  et rassurante. Mais quelque chose qui n’a pas encore de nom, qui est obscurément tapi au fond de lui, respecte déjà l’autre. La poussée de tristesse s’est dissoute aussi soudainement qu’elle était apparue. « Alors quoi ? Je ne suis pas ici pour aller pleurnicher dans les jupes de maman ! Pas question de singer Ludo et sa mère poule ! Elle ne veut pas assister à l’exploit que je prépare ? Tant pis pour elle... »

         Depuis le début des appels, le cœur de Diane bat plus vite. Un intense besoin de goûter les dernières secondes de méditation la retient de s’ouvrir entièrement à la vie qui l’environne. Difficile de définir avec limpidité cet état de transition délicieusement éphémère. « Ici et maintenant »  ...Oui, sans doute est-ce l’expression qui convient le mieux... Pourquoi chercher d’ailleurs à définir, analyser,  poser des mots sur des bonheurs simplement présents. Qui sont des cadeaux de la Vie... Toujours le jeu de l’intellect, de cette sourde machine qui lézarde les joies en voulant à toute force les nommer !...La paix, le silence du mental, la jouissance de l’instant, la gratitude de l’âme pour cette seconde douce et parfumée, qui entremêle la voix d’un enfant bien aimé aux senteurs tièdes des orchidées, au chant du mistral et des cigales. Cette seconde qui s’est dissoute à jamais, qui ne fait plus partie de la réalité de la vie. Aussi lointaine et illusoire maintenant, que si elle n’avait jamais vu le jour...

         Les mains, posées de chaque côté du livre, paumes tournées vers le ciel comme pour mieux concentrer dans la conscience de leurs cellules le don cosmique bienfaisant et chaleureux de vie, se crispent discrètement. Les yeux s’ouvrent spontanément, cherchent, maladroits, éblouis, la source de l’appel. Jérôme est beau ! Il est son fils, il a quinze ans, mais, objectivement, il est beau ! Son visage qui pouvait, avec honnêteté, être qualifié d’ingrat il y a peu d’années, s’est métamorphosé en quelques mois, adoucissant la rudesse du regard et la courbe de la mâchoire inférieure. Une poussée d’acné, qui avait massacré son quatorzième anniversaire au point de lui faire annuler subitement neuf invitations, s’est évanouie sans traitement, à la grande stupéfaction de son médecin de père ...

         A la suite de cette évolution, aussi spontanée que positive, les après-midi du samedi, traditionnellement consacrés à l’athlétisme et aux copains, avaient, en quelques semaines, vu apparaître trois ou quatre demoiselles, aussi intimidées que fidèles aux rendez-vous ! Bref, une indéniable révolution que sa demi-sœur Marie, déjà rugueuse et vindicative de nature, n’avait guère appréciée...

         Marie... Dans quel recoin est-elle tapie à cette heure ? Sans doute dissimule-t-elle, derrière les volets mi-clos de sa chambre les angoisses existentielles dont elle s’obstine à nier la réalité. Sa mine, tout au long du déjeuner, ne semblait pas présager une fin de journée harmonieuse ! Il est vrai que ses humeurs sont passablement changeantes, sans que Diane, ou même son père chéri, aient la moindre connaissance de la source de ces volte face ! Guy ne semble pas  être  affecté de cette instabilité caractérielle devenue, au fil des années, une seconde nature. La disparition soudaine, dix-huit ans plus tôt, dans des conditions dramatiques, de la mère de Marie, est la cause évidente, perturbatrice et ineffaçable. L’aide ne peut venir, pour lui, que de deux sources : médicaments d’une part, patience de l’autre. Diane n’a jamais partagé cette vision réductrice et mécaniste de la détresse humaine, mais les quelques tentatives de réconfort se sont soldées par des réactions brutales de rejet et quelques mots crachés par une bouche de sept ans, dans une colère méprisante... Quinze ans de cela ! Aujourd’hui, Marie et Diane s’acceptent, en s’ignorant le plus souvent, en échangeant quelques mots anodins parfois. Depuis quelques mois, la froideur que la jeune fille affichait envers sa belle-mère et son demi-frère, semblait même contaminer les rapports, jusque là affectueusement possessifs, qu’elle entretenait avec son père. Mais Guy, trop préoccupé par ses travaux, ne s’apercevrait de rien, tant que la perturbation affective ne se cristalliserait pas en un désordre physique aisément mesurable.

         Guy et ses éternels travaux ! Il est, en apparence, la limpidité même, le modèle à suivre les yeux fermés pour celui qui souhaite emprunter l’autoroute de la vie, vers une destination bien définie, sans se préoccuper le moins du monde des perturbations ou accidents qui jalonnent le parcours. Le but, noble, vaste, altruiste, consiste en la réparation physique des corps souffrants, mal formés ou meurtris. L’outil, c’est le scalpel. Dans ce minuscule instrument de quelques centimètres de long, réside, pour lui, l’alpha et l’oméga de la création divine, du libre arbitre accordé par une puissance inconnue à quelques êtres privilégiés. Le seul moment où son regard retrouve la brillance spontanée qui le rendait tellement séduisant lorsqu’il avait vingt huit ans, c’est lorsqu’une opportunité lui est offerte, par un invité, de justifier le choix de cette profession, impressionnante pour l’opéré en puissance qui sommeille en chacun de nous. Son être se dilate, la joie gonfle son cœur, les mots se précipitent mais lui conservent une dignité autoritaire :

          « Songez... non, le terme n’est pas bon... Représentez-vous les dizaines de millénaires pendant lesquels l’homme, si l’on peut nommer ainsi cet être hybride qui nous a précédé, a souffert, a vu son corps meurtri, sans qu’aucune puissance dans le monde ne soit capable de pallier ces carences de la nature, ces blessures que les animaux infligeaient à nos premiers ancêtres, puis que nous avons trouvé indispensable de nous porter  à nous-mêmes au cours de milliers de guerres ! Rendez-vous compte que trois ou quatre décennies ont suffi pour opérer des miracles ! Le mot vous effraie ? Vous semble emphatique ?  Pour moi non ! Présentez-moi une profession dans laquelle l’homme tient le fil de la vie universelle entre ses dix doigts, au bout de cet instrument glacé qui s’insinue au plus profond du corps pour lui redonner force et harmonie ? Ne cherchez pas, jamais vous n’en trouverez une ! »...

         Certains privilégiés  avaient droit à  cette explosion lyrique pendant quinze longues minutes. Ils renaissaient de cette expérience le cœur battant, le cerveau chaviré, écrasés par la petitesse de leurs propres occupations. Diane, elle-même, était, au début de leur rencontre, entrée en résonance sympathique profonde avec cette exaltation sincère et juvénile. Elle ressentait une joie intense, pure, à l’entendre exprimer la passion de sa vie. Mais, au fil des années, une évolution s’était faite inexorablement. Cela était sans doute dû autant au ternissement des convictions de Guy qu’à son propre cheminement intérieur, qui lui faisait entrevoir, avec toujours plus d’acuité, les motivations profondes inconsciemment dissimulées  sous les vernis les plus brillants.

         Cette percée lente, involontaire, angoissante parfois, dans la personnalité profonde de ceux qui l’entouraient, l’avait d’abord surprise puis progressivement meurtrie. Les êtres qu’elle admirait, lui apparaissaient progressivement comme des étrangers intérieurement vides sous leurs dehors superficiels, esbroufeurs. Une dizaine d’années lui avait été nécessaire pour qu’une compréhension emplie de respect pour l’autre installe l’amour et la paix dans son cœur. Aujourd’hui, même si certains accès de tristesse et de découragement l’accablaient encore par moments, elle parvenait à voir dans les qualités « bonnes » ou « mauvaises » de chacun, une simple manifestation de l’éternelle expérimentation de la Vie. La joie qu’elle ressentait de cette évolution était sans limites...  

****

         Même les vacances, pourtant fort peu conformes à ce qu’elle souhaitait profondément, lui procuraient d’intenses moments de bonheur calme. « Vacances » ! Quel terme inadéquat, cependant, pour désigner ce transfert à Roquebrune du cabinet de travail clermontois ! Changement à l’extérieur, continuité à l’intérieur. Les collines brûlantes et parfumées remplacent les rudes sommets auvergnats. Le luxueux bureau en noyer massif de l’avenue de Royat se transforme en une ancienne lingerie métamorphosée en salle de travail. Travailleur et ouvrage demeurent semblables à eux-mêmes tout au long de l’année, quels que soient les cieux qui les accueillent !

         La petite pièce du premier étage, jadis envahie de draps et de serviettes sans âge, reçoit la première visite de Guy lorsqu’il ouvre la maison. Ses volets sont les premiers à s’entrouvrir pour permettre au soleil d’illuminer les centaines de toiles d’araignées qui décorent les boiseries fanées. Décidément, le terme « bureau » ne convient aucunement. C’est le mot « sanctuaire » qui serait le plus apte à évoquer cet entassement ordonné de livres, de planches anatomiques, de manuscrits qui trouvent leur juste place en quelques minutes. L’installation faite, Guy respire. S’ouvre durant de courtes secondes aux douces nuées qui gravissent la colline pour déposer quelques senteurs délicates.  Il redescend quatre à quatre les vieilles marches vermoulues de l’escalier central pour participer à l’installation des autres membres de la famille. Marie, bien sûr, tout d’abord. Ses bagages se résument à quelques fariboles légères et insignifiantes. Diane, ensuite. Jérôme, lui, est un homme et peut, doit se gérer lui-même....

         Seize heures. Le chaleureux vent du sud transporte les sons cristallins du clocher voisin. Etranges vacances ! Ce séjour estival, annuel, éternellement semblable à celui de l’année précédente, ne mérite vraiment plus guère la douceur évocatrice d’un tel nom ! Il consiste simplement en un prolongement campagnard de la vie clermontoise, en une retraite presque monacale, ensoleillée, ruisselante de parfums et de chants de vie, mais en une « retraite » ! Seuls Jérôme et Diane, chacun à leur manière, parviennent encore à imprégner chacune de leurs cellules de l’enchantement vibratoire présent.

         Une bâtisse provençale solide et fière, aux moellons dorés ; le drap bleu de la mer qui ondule silencieusement à quelques kilomètres en contrebas ; une piscine de quinze mètres qui vous invite à jouir du tendre massage de son eau tiède ; trois mille mètres carrés de fleurs, de rochers brûlants, de gazon ras tondu par un voisin bienveillant et passionné... Le bonheur du Paradis ! Naguère, cela y ressemblait, parce que deux êtres y clamaient leur joie de vivre ! Le Paradis ne peut être, que si deux âmes sont là pour lui donner son existence... Oh, pour un observateur extérieur, objectif, rien n’a vraiment changé dans la forme. Guy est apparemment égal à l’homme d’il y a seize ans, un peu plus dégarni, peut-être de cheveux... Cela se voit. Et de cœur... cela ne se voit pas. L’évolution est celle, inéluctable, de la vie qui court après sa propre survivance. Ne serait-il pas absurde, aux yeux du monde, que la quarantaine persiste à manifester les folies réservées à la jeunesse ? Toutes choses sont dans l’ordre naturel... Mais l’ordre n’est pas la Joie !...

          « Tout viendrait-il de moi ? De mes stupides impressions », comme assène Guy, dans les rares moments où il se contrôle moins ? Diane n’a pas manqué de porter sa réflexion sur cette éventualité. En se culpabilisant, au début. Puis avec une sérénité plus distanciée, lorsque le désespoir premier s’était mué en une simple mélancolie. L’évolution n’est-elle pas une qualité fondamentale de l’univers manifesté ? Les montagnes s’érodent. Pourquoi la passion ne subirait-elle pas le même sort ? Parce qu’elle est le propre de l’humain, couronnement de la création divine ? La belle affaire ! Le temps est notre ennemi, bien plus que celui des rochers. Dix mille passions peuvent naître, flamboyer et mourir, avant qu’un millimètre de granit ait rejoint l’état d’atome !  Par bonheur, ou par cruauté, nous sommes dotés de la mémoire, cet enchevêtrement de fils égoïstes qui nous permet de recréer, à volonté, à chaque instant, le monde d’amour que l’on a connu, que l’on s’imagine avoir créé dans la perpétuité. Pourquoi ne pas reconnaître que la permanence signe la mort de la Vie ? C’est dans cette douloureuse prise de conscience, dans cette acceptation du déclin et de la mort des choses, que grandit et s’affermit la puissance de l’âme !

         Les préoccupations de Guy sont tout autres. Il ne semble aucunement conscient d’un quelconque bouleversement interne. Ces évolutions psychologiques relèvent des élucubrations pseudo- scientifiques de quelques refoulés professionnels et sociaux, ou bien de confrères qui ont préféré la tranquillité de la conversation mondaine sur fauteuil à l’engagement physique et franc du chirurgien, qui « loupe » ou « réussit » son coup de bistouri ! Diane est sûre que l’éventualité d’un amoindrissement de ce qu’il nommait jadis pompeusement sa «passion d’amour », soulèverait en lui les protestations les plus véhémentes.

  ****

           Les quatre mois qui avaient suivi leur rencontre avaient provoqué l’éloignement temporaire, mais total, de tous les ouvrages et cours médicaux. Cette attitude,- d’autant plus stupéfiante de la part d’un homme renommé, ou moqué, pour son sérieux et son obsession livresque, qu’elle n’était pas apparue lors de ses amours antérieures avec la mère de Marie,- avait attiré sur lui les foudres de sa mère, et n’avait pas manqué d’affermir l’animosité naturelle que la petite fille portait à Diane, comme, probablement, à toutes les femmes qui approchaient son père ! Le cinquième mois, un septembre pluvieux et morose, avait vu la réapparition progressive des cours sur la table de nuit, la fin des ébats nocturnes aussi passionnés que quotidiens, et, ce qui était pour Diane le plus triste, l’abandon de leurs promenades rituelles dans le jardin Lecoq, main dans la main, au milieu des parterres de fleurs. La chirurgie était, à l’époque, un mal nécessaire pour vivre décemment, élever la petite Marie qui promenait ses cinq ans dans un appartement exigu ouvrant sur une ruelle sinistre du quartier de la Cathédrale, ainsi que pour parer Diane des toilettes que sa beauté rayonnante appelait. Là aussi, l’évolution avait frappé ! Les avis judicieux et autoritaires, que Guy se plaisait à asséner aux petites vendeuses de la Place de Jaude, s’étaient métamorphosés en quelques compliments lorsque Diane faisait l’acquisition d’une nouvelle robe.

         Le jour où il l’avait distraitement embrassée, sans remarquer la capeline qu’elle s’était obligée à acheter le matin même, pour remplacer « l’antiquité » reprochée une semaine plus tôt, elle avait décidé que la fréquentation des boutiques de mode, qui n’était pas dans ses goûts naturels, ne se ferait plus désormais que par obligation. Guy s’était fort aisément accommodé de cette décision...

         L’irruption de Jérôme dans ce quotidien enraciné avait donné naissance à quelques soubresauts bien venus. Si les journées clermontoises se ressemblaient, parce que la fonction de Guy au Centre Hospitalier nécessitait une présence de plus en plus longue et fréquente, celles de la Côte d’Azur, en revanche, avaient subi un chamboulement salutaire et vivifiant. Dès que l’enfant avait amorcé ses premiers pas, le chirurgien avait spontanément quitté ses travaux intellectuels pour aborder la construction de divers ouvrages matériels, dont l’érection d’un grillage autour de la piscine ! Pas question que le petit, qui promettait d’être téméraire, approche à moins de trois mètres de l’eau ! Le problème ne s’était jamais posé pour Marie. Peut-être manifestait-elle déjà, précocement, son aversion pour toute forme de sport ?..Obéissante au moindre froncement de sourcils de son père, relativement peureuse, il est vrai qu’elle n’exigeait qu’une surveillance lointaine. Jérôme ne s’annonçait pas sous de semblables qualités !...

         En bon scientifique, Guy avait commencé par établir consciencieusement les plans de son ouvrage, calculé le nombre de piquets nécessaires pour les soixante dix mètres de tour, avant de consacrer un après-midi entier à l’achat du matériel chez un spécialiste de la Côte. La réalisation pratique, malheureusement, n’avait pas présenté les mêmes facilités que l’élaboration théorique ! Il avait fallu s’accommoder, durant une semaine, de plaintes pour doigts entaillés  ou meurtris, et de cataractes verbales, débutant immanquablement par des « bordel de merde » aussi  sonores que déplacés dans une bouche parfaitement bien élevée ! L’installation enfin achevée dans le succès, le calme était revenu, éclaboussé seulement par les plongeons de Guy qui provoquaient l’admiration béate et muette de Jérôme.

         Diane sourit intérieurement. Cette année-là avait été belle, plus radieuse encore, peut-être, que celle de leur rencontre ! Le mari-amant était devenu père d’un garçon ! Créateur d’une descendance mâle. C’est-à-dire un être complet ! Il se faisait fort de concurrencer Tarzan dans le domaine aquatique et Gorenflot, dans celui de la gastronomie. Ses complets craquaient de toutes parts. Période bénie, pendant laquelle Diane avait étudié les recettes des grands chefs et tenté des réalisations culinaires plus téméraires que réussies ! Puis les tracas de l’hôpital avaient émergé à nouveau, les angoisses pré et post opératoires avaient recommencé à pointer leur négativité, et le ciel lumineux de Provence avait laissé la place aux lourds cumulus auvergnats...

         Depuis ces jours de bouleversements joyeux, peu de changements notables étaient survenus. Jérôme avait grandi dans les jupes de sa mère. Marie s’était de plus en plus souvent claquemurée dans sa chambre, et la durée des apparitions de Guy avait inexorablement rétréci. Un déménagement épique avait transvasé meubles et habitants de l’ancienne « cage à poules » lugubre, étouffante, insalubre, tout à fait indigne d’un médecin, vers le cours Sablon, une des seules avenues, avec celle de Royat, digne d’un chirurgien en renom. Quelques armoires vermoulues et branlantes avaient laissé place à de brillantes copies d’ancien, amoureusement polies par un ébéniste de Chamalières. Marie avait décoré sa nouvelle chambre avec une autorité muette.

         Jérôme et Diane avaient suivi...  

****

         Le grillage de la piscine, si douloureusement érigé, a disparu depuis une demi-douzaine d’années. Depuis ce jour mémorable où Jérôme, aiguillonné par les moqueries de sa demi-soeur, qui n’a jamais su nager, s’est brusquement décidé à quitter la bouée qui le soutenait depuis plusieurs saisons de pénible apprentissage. En effet, étrange phénomène psychologique dont Diane seule, à son habitude, s’était préoccupée, Jérôme, après avoir manifesté dès sa deuxième année une intrépidité inquiétante, s’était brusquement révélé apeuré dès que son père l’introduisait dans l’eau. Cela n’avait évidemment pas manqué de provoquer l’hilarité de Marie, qui se tenait fort prudemment hors de portée des éclaboussures. Plusieurs saisons avaient renouvelé cette hantise, même lorsque, très rapidement, Diane avait remplacé son mari, absorbé par son travail et vite lassé  par les « simagrées du petit ». Excellente nageuse, elle avait patiemment tenté de lever cette aversion qui ne lui paraissait pas naturelle. Sans grand résultat, jusqu’à ce jour où, pour une raison connue seulement de Jérôme, le déclic s’était manifesté. Depuis cette libération, il partageait ses quatre semaines annuelles sur la Côte entre la piscine et le saut en hauteur. Guy, qui, par nature, n’avait pas de goûts sportifs, ne voyait plus maintenant dans ces cent mètres cubes d’eau qu’un accessoire coûteux et inutile. Marie, bien évidemment, partageait totalement l’opinion de son père ! L’identité de leurs vues était complète, aussi bien dans les domaines physiques que psychiques. Certains jours de morosité, Diane se disait que la transmission chromosomique ne pouvait constituer une explication suffisante à un tel mimétisme.

         Pas plus que sa fille, Guy n’aimait la marche, la plage ou le farniente. Il est vrai que le bord de mer, envahi par le troupeau humain bruyant et malodorant (selon les termes de Marie), n’était guère attractif pour le privilégié qui possédait espace et calme. Les rares incursions sur le rivage, tentées à l’instigation de Jérôme, avaient été ponctuées par une heure de jérémiades à la descente, deux heures et demie de jurons à la remontée, et s’étaient soldées par une décision irrévocable de ne plus recommencer de telles inepties. Pour Guy, le séjour se résumait donc à un isolement studieux, loin des corps huilés écrasés sur la grève, dans la pièce la plus reculée et fraîche de la vieille bâtisse. Seules deux pauses quotidiennes de cinquante minutes, consacrées aux repas, interrompaient  ce labeur. L’aménagement le plus notable de l’emploi du temps, par rapport à Clermont, consistait en un allongement  du repos nocturne, qui passait de six heures à sept...

         Depuis quelques années, Diane ne se sent plus en résonance avec cette maison qu’elle aime cependant. Oh, bien sûr, de temps en temps, les arbres, les parfums et les sons raniment le souvenir d’une ancienne joie harmonieuse. Ce sont alors de douces périodes de relaxation, presque de méditation, qui réveillent l’énergie de vie à l’intérieur de son être. Ce sont de bonnes, mais de rares heures...

         Ces pierres, ces meubles, cette terre appartiennent à la mère de Guy. Une femme courageuse mais sèche, autoritaire et passablement bornée, qui n’a jamais accepté le remariage de son fils. Avait-elle d’ailleurs accepté le premier ? Diane s’était naturellement posé la question. Guy n’y avait répondu que fort évasivement. Toujours est-il que, même si la vieille dame n’est jamais présente pendant le séjour de son fils, son ombre pesante plane sur chaque recoin du domaine. Chaque cadre, chaque couvert en argent, chaque serviette brodée font resurgir les mêmes phrases entendues cent fois : «  ces braves petits hériteront de bien belles choses... Que de sacrifices nous avons faits pour les avoir  !... Ils n’ont pas eu la chance de connaître leur grand-père qui aimait le beau... Je n’aurai jamais profité de tout cela... Comme je n’en ai plus pour longtemps... ». Suivaient d’innombrables détails sur les origines et les coûts, qui laissaient les « petits » de marbre, au grand désespoir de leur aïeule. Cet affichage insidieux heurtait la sensibilité de Diane. La première femme de Guy était la fille d’un riche avocat de Toulouse.  Le père de Diane croupissait dans un bureau de poste de quatrième classe. Il lui était difficile de ne pas sentir dans les informations  de sa belle-mère un insidieux mépris.

         Puis sa compréhension avait évolué, et son esprit avait déplacé la cause supposée réelle de l’inharmonie ressentie parfois au plus profond d’elle-même. Stupide présomption, sans doute, que de croire détenir LA cause ! C’est vrai. D’autant plus que celle-ci, lorsqu’elle y pensait, lui faisait frôler un abîme dont elle se détournait avec horreur...

-- Maman !

         Cette fois, ce n’est plus un appel, mais un cri.

         Diane sursaute. L’angoisse soudaine de découvrir un sportif blessé brusque les battements de son cœur. A vingt mètres d’elle, Jérôme est planté de face, poings sur les hanches, arborant une moue découragée.

         Elle sourit.

-- Pourquoi tu ne me regardes pas ?

         Le ton s’est adouci subitement. Elle envoie un baiser de la main. Il dresse les mains en signe de victoire imminente. Heureux d’avoir réussi à capter l’attention de son admiratrice habituelle, il retourne aussitôt à ses marques longuement testées, adopte une respiration «  soufflet de forge », et se courbe en balançant des bras de pantin de chaque côté du corps, à l’image de ses sportifs modèles . Les secondes passent... Un dernier regard vers la chaise longue, et c’est le bond. La course brève, en longues enjambées, l’appel, l’envol, la retombée sur les cubes de mousse, le regard anxieux qui scrute la barre. Cette barre qui n’en finit pas de frémir... Mais se stabilise sans chuter ! Un hurlement de victoire que ne renierait pas un champion olympique, puis une course haletante et brouillonne pour obtenir un baiser bien mérité.

-- Tu as regardé au bon... au bon moment !

-- Reprends ton souffle. C’est un exploit, mais de vacances !

         Jérôme secoue la tête avec fermeté.

-- Tu ne comprends pas ! Pour une tentative de record, il n’y a pas de différence entre le mois de juillet et les autres... Tu sais à quelle hauteur je suis arrivé ?

         La douceur tiède de la main de Jérôme sur son bras nu la réintègre définitivement à la réalité objective.

-- Hmmm... un mètre cinquante ?

-- Pff ! Non ! Ça, c’était il y a trois jours ! Je commençais tout juste l ’échauffement ! Les marques n’étaient pas encore au point. Rien n’était d’ailleurs au point ! Je viens de passer un mètre soixante sept ! Tu te rends compte ?

         Diane n’a pas une conscience exacte de l’importance sportive du fait. Mais de la joie qui transpire par tous  les pores de son fils, oui, indéniablement ! Seul un être de granit serait capable de fermer la porte de son cœur à de telles effluves...

-- C’est Maxime qui va être fou de rage !

-- Ton concurrent ?

-- Oui, mais à présent, je ne peux plus lui donner ce nom-là ! C’est vrai que le mois dernier on se tenait à deux ou trois centimètres près. Lui en seconde place, je précise. Il a parié, devant témoins, qu’à la rentrée il me battrait à plate couture ! Tu parles d’un prétentieux ! A moins que je ne me foule quelque chose d’ici septembre, j’ai comme l’impression que nous allons nous faire offrir le champagne...

-- Tu n’envisages pas que lui aussi ait pu progresser ?

-- Aucune chance !

         Jérôme écarte d’une pichenette une éventualité si contraire au bon sens, qu’elle en est saugrenue.

-- Pas l’ombre d’une chance, je t’assure ! A mon avis, il aura même baissé. J’en mettrais ma main au feu.

-- Comment peux-tu avoir de pareilles certitudes ?

-- Tu... ne le répéteras pas à sa mère ?

-- Jérôme ! Tu m’as déjà entendue faire des commérages ? Ceci dit, je ne tiens pas à ce que tu trahisses les petits secrets de tes copains. Même pour moi...

-- Oh, ça n’est pas bien grave. Il part en vacances à l’île de Ré, chez sa grand-mère, pendant que ses parents sont en Birmanie, ou en Thaïlande, enfin dans un coin de ce genre. Il adore sa grand-mère, mais moi, je sais qu’il adore surtout sa copine Marion qui habite à trois kilomètres. Comme en plus, la vieille est à moitié aveugle et sourde comme un pot, tu vois le tableau... Il va sûrement s’entraîner, mais je ne suis pas sûr que ce soit dans le saut en hauteur...

-- Jérôme !...

-- Eh quoi ? La vérité ne doit jamais se cacher, tu me l’as répété souvent.

-- La vérité, oui. Enfin... peut-être... Mais ce que tu dis n’est pas une vérité ; c’est une probabilité. Quoi qu’il en soit, chacun choisit sa direction.

-- Ouais... Tu as raison... on choisit ce qu’on peut...

à suivre...     

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